La loi fake news, kezako ?

Lors de ses vœux à la presse, le 3 janvier 2018, Emmanuel Macron a annoncé un projet de loi pour lutter contre la diffusion de fausses informations, dites aussi « fake news », sur Internet en période électorale. Cette loi s’appellerait la loi de fiabilité et de confiance de l’information. Une telle régulation existe déjà pour la presse écrite, dans laquelle publier une fausse nouvelle est un délit.

La diffusion de fausses informations n’est effectivement pas nouvelle, puisqu’elle remonte à l’invention de la presse. Déjà au XVIè siècle, les “ canards ” donnent des informations sensationnelles mais qui sont fausses, la plupart du temps. La Fronde, au XVIIè siècle, et la Révolution Française, à la fin du XVIIIè siècle, sont des périodes durant lesquelles les rumeurs et la diffamation sont monnaie courante dans la presse. Plus récemment, en 1981, la journaliste du Washington Post Janet Cooke a remporté le prix Pulitzer pour un reportage sur un enfant accro aux drogues. Avant que l’on se rende compte que ce reportage était en fait un faux. La différence majeure entre cette diffusion historique de fausses informations et celle actuelle est l’apparition des réseaux sociaux. Ils décuplent l’impact d’une rumeur et ne laissent que peu de place au démenti, ce qui influence directement l’opinion publique.

Quelles sont les fausses informations visées par le projet de loi ?

Il est cependant important de définir ce qu’est une fausse information, qui peut être motivée par différentes raisons. Tout d’abord, ce peuvent être des personnes qui créent ou partagent des fausses informations de bonne foi. Il existe également des personnes qui créent et diffusent les fausses informations dans un but économique et financier. Il arrive ensuite que les fausses informations soient un moyen de pression diplomatique pour les puissances internationales, qui les diffusent, les partagent voire les sponsorisent afin de déstabiliser le pays. Les fausses informations peuvent enfin être diffusées par des individus, en toute conscience, pour des raisons politiques.

L’impact des fausses informations sur les élections et le processus démocratiques est justement ce qui est pointé du doigt et critiqué par Emmanuel Macron. En effet, ce qui est communément appelé fake news a eu un impact décisif dans la campagne en faveur du Brexit au Royaume-Uni ainsi que durant la campagne présidentielle aux Etats-Unis. Emmanuel Macron a également été visé directement par les fake news durant la période électorale en France en 2017. Par ailleurs, le président met l’accent sur la transparence nécessaire dont les sites d’information et les réseaux sociaux doivent faire preuve quant aux contenus sponsorisés. Si les contenus sponsorisés ne sont pas forcément à lier aux fausses informations, ils ont toutefois une influence considérable sur les informations perçues par les usagers de ces différentes plate-formes. Un contenu particulier est ainsi prépondérant et a un impact direct sur l’opinion publique. Les médias soumis à l’influence d’un état étranger seraient les premiers visés par cette mesure. Durant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait déjà dénoncé la divulgation de fausses informations par les médias russes Spoutnik et Russia Today (RT), soutiens de Vladimir Poutine.

Un devoir de coopération et de transparence

Le 4 février dernier, Françoise Nyssen, ministre de la Culture, a donné des informations complémentaires sur le projet de loi au Journal du Dimanche. “ Les mesures auxquelles nous travaillons d’ici à mars pour une loi sur “ la confiance dans l’information ” doivent permettre d’agir très rapidement quand une fausse nouvelle devient virale, particulièrement en période électorale. La loi prévoira des obligations nouvelles pour les plates-formes, qui devront coopérer avec l’État et être transparentes sur les contenus sponsorisés. Une procédure de référé judiciaire sera mise en place pour faire cesser rapidement la diffusion d’une fausse nouvelle, lorsque celle-ci est manifeste. S’il y a manquement aux obligations qu’imposera la loi (devoir de coopération, transparence sur les contenus sponsorisés), il y aura des sanctions.

Le projet de loi permettrait au Conseil Supérieur de l’Audivisuel (CSA) de suspendre une plateforme pendant cinq semaines maximum en France. Les plateformes numériques devraient également signaler les contenus sponsorisés en publiant le nom de leurs auteurs et la somme versée pour leur publication, dans le cadre de la période électorale. Ce serait au juge des référés de qualifier la fausse nouvelle. Les réseaux sociaux seraient soumis au devoir de coopération, comme c’est déjà le cas pour la pédopornographie et l’apologie du terrorisme.

Rachel Pommeyrol

dessin.jpgDessin de Schot (Pays-Bas) – Courrier International
Lors de ses vœux à la presse, le 4 janvier dernier, notre Jupiter de la rue du Faubourg Saint Honoré n’allait pas laisser ces derniers [les média] dans la situation déplorable dans laquelle ils s’enlisent inexorablement. Perte de confiance du lectorat, difficultés financières, réduction des effectifs, etc.

Le remède pire que le mal ?

Non ! Macron a là encore un projet. « Savoir être forts et avoir des règles claires » pour « protéger les démocraties libérales ». Pour se donner les moyens d’une telle ambition, quelle meilleure solution qu’un projet de loi contre les Fake News ? 

En réalité, le remède pourrait s’avérer pire que le mal ou – encore plus grave – il pourrait par totale négligence des logiques structurelles qui régissent la production de l’information (marché capitaliste massivement concentré, logiques commerciales des GAFAM), intensifier les effets qu’il prétend combattre, par le renforcement des causes.

Il n’est pas inintéressant de poser le problème des fausses nouvelles en ces termes : « Est-ce la possibilité que le web offre à n’importe qui de publier n’importe quoi qui ébranle la capacité des citoyens à se forger une opinion éclairée? Ou alors, comme le rappelle le chercheur Nikos Smyrnaios, serait-ce l’opinion largement partagée d’une presse soumise aux pouvoirs économiques et politiques qui pousse les publics à rechercher « une information “alternative”, pour le meilleur et pour le pire ? »

Suite à plus d’une décennie de concentration de la presse entre les mains d’à peine dix milliardaires, intensifiant la logique comptable des organes de presses, châtrant à petit feu l’information pour en homogénéiser les contenus, en évincer les voix dissidentes perturbatrices d’une messe économique unanimement partagée, voilà qu’internet permet un moyen d’expression tant soit peu défait des carcans économiques et politiques.

Évidemment, sur ce champ de bataille numérique s’y répand le meilleur comme le pire, le juste comme l’injuste, le vrai comme le faux, caractéristiques de toutes discussions dans un régime démocratique. Mais sur internet, au moins, il se dit des choses.

Il s’y dit tout.

Le noble défit l’ignoble, le sagace côtoie l’imbécile : il se produit de la parole, de l’expression politique.

Et c’est ce qui semble de plus en plus déranger la classe politique et journalistique. Ces derniers acceptant même d’endosser le rôle d’éboueurs des fausses nouvelles qui peuvent avoir cours sur Facebook. « Nous, par exemple, on travaille pour Facebook, comme un certain nombre de médias en France travaillent pour Facebook et rémunérés par Facebook pour faire le ménage dans les contenus qui circulent » affirme Cedric Mathiot, responsable des désintox chez Libération.

Le moteur de recherche Google lui-même, en grand manitou qu’il est, décide unilatéralement de la sélection de la bonne et de la mauvaise information pour sa plateforme Google News, laissant planer des doutes sur les critères tout à fait politiques de ses choix (lire l’article d’Andre Damin ici).

Deuxième étape, les Décodeurs du Monde et la mise au point du Décodex, logiciel distributeur de bon point à qui diffuse une information jugée « fiable », vouant aux gémonies les journaux dont la principale faute est de remettre en question l’ordre libéral hégémonique que ce soit par un bord ou l’autre. Dernière étape – les moyens de la classe journalistique dominante ne suffisant sans doute pas – c’est au politique, aidé des moyens de l’Etat de s’emparer du « problème ». Et c’est le projet de la loi de fiabilité et de confiance de l’information qui nous est aujourd’hui proposé.

Mais, l’État est-il légitime de juger la « fiabilité » et la « confiance » d’une information ? Son rapport à l’information n’est-il pas une somme d’intérêts – parfois difficile à démêler – qui le condamne à être la partie la plus intéressée dans ce champ de l’information ? Pis, l’État ne serait-il pas le premier pourvoyeur de mensonge ?

Au-delà de ces interrogations, combattre les fausses nouvelles c’est aussi combattre les logiques commerciales sur lesquelles reposent Facebook ou Twitter, ce à quoi Macron et son gouvernement ne semblent pas déterminés. En favorisant dans leur algorithme les contenus viraux et facilement partageables, les média sociaux favorisent la diffusion des fausses nouvelles sur lesquels ces sociétés trouvent un intérêt économique direct. Antonio Casilli écrit : « Dans le jargon des annonceurs, les histoires outrancières seraient plus sticky, plus « collantes ». Les contenus doivent émouvoir et polariser les opinions pour constituer une occasion de partage, d’engagement de l’attention, d’échanges entre amis et ennemis sur les médias sociaux – qu’importe leur degré de fiction ». Double intérêt : plus de big data produits, des revenus publicitaires gonflés.

Nous comprenons le danger qu’il y aurait à remettre entre les mains de l’Etat la gestion de la « bonne » et de la «mauvaise » information. Nous avons déjà un certain recul de ce qu’il se produit lorsque des journaux comme Libération ou le Monde s’en chargent. Avec les moyens de l’État, cela comprendrait un saut qualitatif important dans le tri de l’information, lui permettant de jouer aux échecs, en même temps qu’il se dégage la possibilité de modifier les règles du jeu en cours de partie.

L’arrivée des fausses nouvelles sur les média sociaux devrait plutôt nourrir des débats sur l’état de la presse traditionnelle et des affects qu’elle suscite chez les lecteurs, les algorithmes d’un Facebook ou d’un Twitter et la possibilité d’y avoir accès, la propriété des datas et la taxation de ces plateformes.

Gary Libot