Sarkozy mis en examen : tout savoir sur l’affaire franco-libyenne

Lundi de Pâques approche, vous appréhendez ce moment où votre oncle ouvrira le sujet politique à table, prenant à partie votre père sur l’affaire Sarkozy. Mais cette année, vous ne disparaîtrez pas instantanément sous la table car cet article va tout vous apprendre sur cette accusation. Et votre père vous sera reconnaissant de lui être venu en aide. Impressionnant.

Dates clés de la relation Sarkozy-Kadhafi : 

Octobre 2005Premier voyage officiel de Nicolas Sarkozy en Libye, pour notamment échanger sur l’immigration en France. Il est alors ministre de l’Intérieur et rencontre pour la première fois le dictateur Mouammar Kadhafi.

16 mai 2007 : Nicolas Sarkozy est élu Président de la République française. Il reçoit du Colonel Kadhafi un appel public le félicitant.

24 juillet 2007Grâce aux négociations de Nicolas Sarkozy, les 5 infirmières bulgares et le médecin palestinien obtiennent la grâce de Mouammar Kadhafi. Ils avaient été condamnés à la prison à vie pour avoir soi-disant empoisonné des milliers de libyens. Ils peuvent rentrer dans leur pays après 8 ans de procédure judiciaire.

Décembre 2007 : La visite de Mouammar Kadhafi à Paris provoque l’indignation de l’opposition. La France est la première démocratie à accueillir le dictateur en son sein, en lui déroulant le tapis rouge, en lui installant une tente dans de le parc de l’hôtel Marigny. Une rencontre « extravagante » pour une « politique de coopération ».

Février-Mars 2011 : Le printemps arabe fait rage et la Libye est frappée de plein fouet. Les insurgés mènent la révolution contre les forces fidèles au Colonel. Des milliers de morts sont comptabilisés. Le Conseil National de Transition (CNT) est créé pour coordonner les villes tombées aux mains des rebelles. Nicolas Sarkozy est le premier à reconnaître le CNT et est en première ligne pour proposer une intervention aérienne au sommet de l’UE. Les troupes françaises seront les plus actives dans cette intervention militaire.

Saif Al Islam Kadhafi, fils du colonel, premier à ouvrir les accusations

Nicolas Sarkozy est le plus actif pour aider les insurgés libyens à faire tomber le pouvoir Kadhafi. C’est à ce moment-là que les langues libyennes, piquées au vif, se délient.

Euronews :
– « La France fut le premier pays à reconnaître le Conseil national de la révolution. Que pensez-vous du régime du président Nicolas Sarkozy ? »

  • « Tout d’abord, il faut que Sarkozy rende l’argent qu’il a accepté de la Libye pour financer sa campagne électorale. C’est nous qui avons financé sa campagne, et nous en avons la preuve. Nous sommes prêts à tout révéler. La première chose que l’on demande à ce clown, c’est de rendre l’argent au peuple libyen. Nous lui avons accordé une aide afin qu’il œuvre pour le peuple libyen, mais il nous a déçus. Rendez-nous notre argent. Nous avons tous les détails, les comptes bancaires, les documents, et les opérations de transfert. Nous révélerons tout prochainement. »

Le fils du Colonel Kadhafi, Saif Al Islam, est le premier à lancer cette accusation. Le 16 mars 2011, il fait face à une interview d’Euronews où il émet des allégations directes sur le possible financement par la dictature libyenne de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Mais deux jours avant l’intervention militaire française en Libye, personne ne prend en compte ces accusations. Aucune enquête n’est ouverte.

Le 25 octobre 2011, c’est au tour de Bagdhadi Mahmoudi, le Premier Ministre de Kadhafi, d’aborder le sujet. Il expose les même faits que Saif Al Islam.

Les révélations de Médiapart

Médiapart : Créé en 2008, c’est un site d’information exclusivement en ligne et payant. Son système de financement lui permet son indépendance. Il est pourtant considéré de gauche.

Le 12 mars 2012, Médiapart révèle un document compromettant pour Nicolas Sarkozy et son entourage proche, notamment Brice Hortefeux, Ministre délégué aux collectivités territoriales. Voici le mémo publié « GEN/ NS V. MEMO DG » verbatim :

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Comprenez Nicolas Sarkozy pour NS, Brice Hortefeux pour BH et vous saisissez l’importance de ce document. « Modalités de financement de CAMPAGNE Nicolas Sarkozy RÉGLÉES LORS DE LA VISITE LIBYE Nicolas Sarkozy + Brice Hortefeux 06.10.2005 ». A la fin du mémo, c’est 50 millions d’euros qui sont évoqués pour la campagne. Colossal.

Cette note a été réalisée par « DG » : Didier Grosskopf, médecin personnel de Ziad Takkiedine, qui l’a accompagné à plusieurs reprises en Libye pour y soigner des membres de la famille Kadhafi.

zt-bh.jpgZiad Takkiedine et Brice Hortefeux en vacances en 2003, devant le yacht de l’intermédiaire © DR/Mediapart

ZT : Ziad Takkiedine : le sulfureux marchand d’armes au cœur de l’affaire

C’est comme cela que Médiapart a mis la main sur ce document : le journal numérique enquêtait initialement sur le financement de la campagne d’Edouard Balladur de 1995, en marge de l’affaire Karachi, dans lequel Ziad Takkiedine jouait un rôle d’entremetteur entre le Pakistan et la classe politique française. En 2005, c’est encore lui qui prépare la venue de Nicolas Sarkozy et Brice Hortefeux. Il est encore cet intermédiaire d’origine libanaise, impitoyable en affaire, entre les autorités libyennes et les personnalités de l’UMP. Noté ZT dans la note précédente, il est en vacances avec Coppé et Hortefeux en 2005, il est la pièce clé de la libération des infirmières bulgares en 2007. Mais étrangement, il passe du statut d’indispensable à indésirable pour le cercle Sarkozy. Il témoigne alors avoir remis les mallettes pleines de liquide à Sarkozy et à Claude Guéant, alors son directeur de campagne pour un montant de 5 millions d’euros d’argent libyen. Il sera jugé en 2019, poursuivi par Nicolas Sarkozy pour diffamation.

Abdallah Senoussi confirme cette version le 5 septembre 2012, lors de son arrestation. Alors chef du renseignement libyen, il avait supervisé toutes ces transactions, donnant toutes les directives à Ziad Takkiedine concernant le transfert d’argent liquide.

« Pour ce qui est du soutien apporté à des personnalités occidentales pour leur permettre d’accéder au pouvoir, la somme de 5 millions d’euros a été versée pour la campagne du Président français en 2006-2007. J’ai personnellement supervisé le transfert de cette somme via un intermédiaire français, en la personne du directeur de cabinet du ministre de l’intérieur. Sarkozy était alors ministre de l’intérieur. Il y avait aussi un second intermédiaire, le nommé Ziad Takkiedine »

En 1999, cet homme a été condamné à la prison à vie par contumace par la justice française, pour un attentat sur le vol UT-772 reliant Brazzaville (République démocratique du Congo) à Paris, coûtant la vie à 170 personnes. Croyez-le ou non, en dépit de la justice rendue dans son pays, mais surtout écartant tout respect aux mémoires des victimes et de leurs familles, Nicolas Sarkozy promet de l’aider, de l’amnistier à son arrivée au pouvoir, et devinez quel est le nouvel avocat d’Abdallah Senoussi? Me Thierry Herzog, l’avocat personnel de Nicolas Sarkozy. Il cherchera la faille juridique pour aider son client, soit dit en passant terroriste.

La note qui secoue le Président

Une autre note s’ajoute à la pile des documents compromettants. Celle de Moussa Koussa,  alors chef du renseignement extérieur de Kadhafi. En 2006, il aurait adressé et signé cette note à Béchir Saleh, président du principal fonds d’investissement du régime et directeur de cabinet de Kadhafi. Le 28 avril, lorsque Mediapart publie le mémo, Nicolas Sarkozy, en campagne pour 2012, repousse son meeting à Clermont-Ferrand, visiblement touché, « livide, les yeux dans le vide, hagard » racontent deux journalistes qui le suivaient pas à pas. Après cinq années d’enquête officielle pour savoir si le document était faux, cinq années d’analyse, de témoignages, tout porte à croire que cette note est authentique. Béchir Saleh, qui est réfugié en Afrique du Sud, a été victime d’une tentative d’assassinat… dans des conditions « hautement suspectes ».

La folle histoire de la note de Moussa koussa

Le lendemain, 29 avril 2012, un homme est retrouvé mort, noyé à Vienne. Cet homme, c’est Choukri Ghanem, ministre du pétrole sous Kadhafi. Dans quelles conditions? Et bien dans des conditions… « hautement suspectes » une nouvelle fois. Si sa parole a pris fin au fond du Danube ce jour-là, la police met la main sur un carnet découvert chez lui. Il écrivait ses mémoires. Il a eu la bonne idée de relater toutes les transactions effectuées entre la Libye et l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy, un document extrêmement important, car authentifié. La défense de Sarkozy qui s’articule autour de calomnies, et d’accusations non fondées d’une Libye revancharde contre sa France guerrière, en prend un coup : comment cet homme, qui a pris ces notes en 2006, aurait pu savoir que la guerre allait éclater cinq ans plus tard? Impossible.

261856_le-president-nicolas-sarkozy-et-le-ministre-de-l-interieur-claude-gueant-le-15-decembre-21.jpgClaude Guéant et Nicolas Sarkozy

La chambre forte de Claude Guéant 

Le directeur de campagne du futur Président, Claude Guéant, a déjà bien trempé dans cette affaire. Mais des révélations accablantes vont voir le jour. Lors de la campagne de 2007, il a ouvert une « chambre forte » à la BNP Opéra de Paris, dans lequel un homme pourrait tenir debout. Il y a fait sept venues pour y déposer des éléments. Lesquels ? Selon sa défense, il s’agissait de documents Elyséens ainsi que des discours de Nicolas Sarkozy… Difficile à croire. Il semblerait aussi qu’il ait été le principal bénéficiaire du cash qui circulait à ce moment-là.

Si la preuve concrète ne semble pas exister dans ce dossier, l’ensemble des éléments – cet article en expose les principaux – mis bout à bout constitue une base solide à l’accusation contre Nicolas Sarkozy. C’est la raison pour laquelle il a été entendu en garde à vue pendant 26 heures dans les locaux de la police judiciaire de Nanterre le 19 et 20 mars. Il a été mis en examen le mercredi 21 mars pour des chefs d’inculpation grave : « corruption passive », « financement illégale de campagne électorale » et « recel de détournement de fonds publics libyens ».

La mise en examen (on parlait autrefois d’ « inculpation ») est une décision du juge d’instruction par laquelle une personne suspectée est mise en cause au cours de l’instruction d’une affaire pénale.

Alors que l’étau judiciaire se resserre sur Nicolas Sarkozy, les magistrats vont désormais devoir répondre à la question suivante : faisons-nous face à l’une des plus graves affaires de corruption jamais connue, celle d’une dictature sur la démocratie fondatrice de la Déclaration des Droits de l’Homme ?

Armand Lavenne