Romain Rossi et la Route du Rhum, le pari fou d’un amateur

 

Le 4 novembre prochain, Romain Rossi participera à la 11ème édition de la Route du Rhum. Une poignée de jours en mer, un rien comparé aux trois ans de préparation, de galères. Un pari fou pour un projet qui partait d’une feuille blanche. Car s’il prendra le départ à Saint-Malo aux côtés des plus grands navigateurs du monde, Romain Rossi, lui, n’est qu’un amateur. Je l’ai rencontré dans un petit café lillois, à 12 jours du départ.

 

Interview à retrouver ici en vidéo

Armand Lavenne : « Romain Rossi, vous allez participer à la 11ème édition de la Route du Rhum, dans quel état d’esprit êtes-vous à quelques jours du départ?

Romain Rossi : Aujourd’hui je suis un peu stressé ! On se rapproche clairement du 4 novembre, on est à quelques jours du départ, je décompte (rires). La pression est un peu à son comble actuellement, même si on travaille dessus mentalement pour partir avec du plaisir, détendu. De toute façon on va faire avec ce qu’on a à bord en ce moment !

A.L : Vous dîtes « on », cela veut dire que malgré la course en solitaire, vous avez une équipe derrière vous?

R.R : J’ai énormément de monde qui travaille avec moi. C’est quand même une traversée en solitaire, je serai donc seul dans le bateau, mais toute la préparation se fait en équipe. Je me repose énormément sur tout ce qu’ils peuvent m’apporter. J’ai un coach mental, un coach physique, un docteur en science du sport spécialisé dans le sommeil en condition extrême, un naturopathe, une équipe de communication, un Team manager, une équipe technique… ça fait une douzaine de personnes qui gravitent autour du projet.

A.L : Quel va être le programme d’ici le départ?

R.R : On va commencer à rentrer dans toutes les obligations de l’organisateur de la course. C’est-à-dire une présence sur le village de départ pour pouvoir faire tout ce qui est débriefing météo, débriefing sécurité, le contrôle des jauges des bateaux pour s’assurer qu’on respecte bien les règlements. Après il y a les formations médicales, la présentation des skippers… Bref un agenda très chargé pour les prochains jours (rires).

A.L : J’imagine que prendre le départ va être la consécration d’un long chemin, d’où vous est venue l’idée de participer à cette course?

R.R : C’est un projet qui a pris plus de trois ans. Je me suis décidé en regardant la Route du Rhum justement (ndlr : il y a 4 ans). Derrière les favoris que j’ai l’habitude de suivre, là je me rends compte qu’il y a d’autres hommes, d’autres femmes, des jeunes, des vieux, des médecins, des vétérinaires, des agents du service public… Des gens qui se lancent un grand défi personnel et qui arrivent à se retrouver sur la même ligne de départ que ces grands marins. Je me suis dit pourquoi pas moi ? A partir de là, le projet commence. Le problème est que je suis amateur, je pars vraiment d’une feuille blanche. Je ne connaissais personne dans le monde du nautisme et de la course au large, je n’étais pas intégrer dans le sérail, donc j’avais tout à créer, la marche était haute. Et finalement, 90% de mon temps a été consacré à la gestion du projet. Donc c’est avant tout l’entrepreneur qui part plutôt que le marin ! Mais c’est pour tout le monde pareil, les gens m’imaginent plus à m’entraîner en train de tirer des voûtes ou à gérer mon bateau alors qu’en fait non, je suis plutôt un chef d’entreprise qui a mis toutes les chances de son côté pour pouvoir réussir ce projet…

A.L : Durant tout ce temps, et devant les difficultés rencontrées, y a t’il eu des moments où vous avez voulu baisser les bras ?

R.R : Tout à fait ! Ca a été une ligne de crête tout le long. D’abord, ce projet est l’accumulation de prises de risque. Professionnelle : j’ai dû quitter mon travail pour aller au bout de cette aventure… Prises de risque familiale, financière… Mais à chaque fois ne pas reculer. Lorsqu’on me disait non, qu’on me disait que c’était impossible je continuais à y croire et les choses se sont débloquées grâce à de bonnes rencontres, à de l’audace. Mais effectivement ça a été un chemin très étroit qui aurait pu échouer, j’aurai pu baisser les bras à de nombreuses reprises, mais aujourd’hui c’est un projet gagnant car je serais au départ (sourire).

A.L : D’où vous vient cette passion pour la voile ?

R.R : Depuis tout petit, je navigue ! Je suis un amateur comme il y en a des milliers dans toutes les régions. La seule différence, c’est que c’était un pré-requis pour se lancer un gros défi, que je le fasse dans un domaine que j’adorais. Aujourd’hui j’ai décidé de faire la Route du Rhum mais chacun dans son projet pourrait avoir sa propre Route du Rhum en fonction de sa passion.

A.L : Vous disiez tout à l’heure « une prise de risque familiale »… Comment a réagi votre famille à tout cela ?

R.R : Ils sont très contents que ça se termine. Ca a été très éprouvant. J’ai deux enfants de 4 et 2 ans, une femme qui a dû beaucoup compenser mes absences car mon bateau est à Lorient, je fais partie du pôle course au large là-bas… Ma vie a gravité autour de Lorient, au moins une semaine sur deux. Donc une absence importante de la maison. Ajoutez à cela la prise de risque professionnelle dont je vous parlais tout à l’heure… Là on va être contents aussi de retrouver un peu de stabilité et puis de revenir dans un schéma un peu plus stable !

A.L : Quel objectif vous fixez-vous pour la course ?

R.R : Prendre le départ c’était déjà un objectif ! Mission réussie et ça c’est chouette… Je voulais déjà me prouver que je pouvais prendre le départ de la Route du Rhum. Maintenant on va tout lâcher pour prendre du plaisir sur l’eau avec l’objectif de se prendre au jeu de la course tout en restant prudent. Je suis un bizuth ! C’est ma première transatlantique, c’est ma première course offshore en solitaire. Après je suis en compétition, donc on va quand même essayer de faire ça proprement. Cela signifie une sortie de manche en toute sécurité, au milieu des 124 bateaux, de tous les accompagnants donc il va y avoir du monde, le trafic maritime également, les pêcheurs… Il va vraiment falloir faire attention jusqu’à ce qu’on soit sorti de la pointe de la Bretagne. Après il y aura un passage du golfe de Gascogne en étant prudent car il y aura certainement une ou deux dépressions à passer, et puis après on lâchera un peu les chevaux en fonction du positionnement quand on arrivera sous les tropiques.

A.L : Dernière question, qu’est-ce qui vous attend après la course ? 

R.R : Il n’y a pas de réponse ! Depuis un an il y a énormément de questions sans réponses. Ce qui est sûr c’est que je ne repartirai pas dans le salariat car cette épopée entrepreneuriale m’a donné le goût d’entreprendre. Je me suis rendu compte que j’avais des ressources, des capacités et que je voulais les mettre à profit demain pour me relancer des nouveaux challenges professionnels… »

En tennis, il serait impossible de voir un joueur non professionnel prendre part à Roland Garros. Idem dans la majorité des sports. C’est ce qui fait la beauté du sport nautique, les amateurs peuvent rejoindre les professionnels et concourir dans la même catégorie. Avec tout ce que cela implique, simplement guidé par sa passion et son audace, Romain Rossi a réussi son pari fou. Quatre ans après avoir eu les yeux rivés sur la course en simple spectateur, il partira les yeux rivés sur la ligne d’arrivée comme les autres compétiteurs. 

 

Armand Lavenne