L’Académie française est-elle un peu misogyne ?

« FEMME: (se prononce fame) nom féminin Xe siècle. Issu du latin femina, « femme, femelle ». Être humain défini par ses caractères sexuels, qui lui permettent de concevoir et de mettre au monde des enfants. » Exemple d’utilisation du mot : « Ce n’est plus une enfant, c’est une femme, elle est nubile. La voilà bientôt femme. Devenir femme. Femme enceinte. Femme stérile. Dans les sociétés occidentales, la longévité des femmes est en moyenne supérieure à celle des hommes ». » En  2019, telle est la définition de la femme proposée par l’Académie Française dans son dictionnaire. Si souvent l’institution fondée par Richelieu semble vivre à l’époque de son créateur, les médias français s’interrogent aujourd’hui sur la pertinence à suivre les préconisations et injonctions de l’Académie. 

La langue au cœur de la représentation 

Il ne s’agit, en effet, pas de débattre sur l’orthographe anodine d’un végétal ( « nénuphar » ou « nénufar » ? ), mais il convient davantage de rappeler comment les mots et la langue conditionnent un système mental. Lorsque l’Académie française rejette l’écriture inclusive ou définit la femme en confondant genre et sexe, et en la relayant à sa potentielle faculté utérine à procréer, ce ne sont pas des choix anodins. Il ne s’agit pas d’une préservation de la langue de Molière. Il s’agit de discrimination, selon l’association féministe intersectionnelle Olympe se bouge !

IMG_1476.JPG

Mango, Lucie et Juliette, étudiantes et militantes au sein de l’association lilloise Olympe se bouge !

Nous avons rencontré trois de ses membres, Mango, Lucie et Juliette. Elles soulignent les divers aspects problématiques de cette définition. Juliette est scandalisée par l’imprécision d’une définition aussi cruciale « Ce qui est incroyable, c’est la confusion qui est faite entre différents termes qui n’ont rien à voir entre eux. Alors que l’on parle de l’Académie française, le dictionnaire confond des concepts très différents. Notamment celui de genre et de sexe. Être femme, relève du genre. C’est l’identité de l’individu. Ce qui concerne le sexe, ce sont les organes, qu’il est d’ailleurs préférable de qualifier de génitaux. Être femme, est très peu en lien avec le sexe donc. Et penser le contraire, c’est ne pas prendre en compte la diversité et la représentation des femmes transgenres. Ces femmes ont peut être des organes génitaux qui ne sont pas ceux des femmes cisgenres, et pourtant, elles ne sont pas moins femmes. Alors que la société évolue et tend vers le progressisme, l’Académie française semble figée. C’est discriminant. »

Lucie préfère rappeler qu’une femme ne devrait pas être systématiquement liée au fonctionnement et à la performance de son utérus. « Une femme ne peut pas être réduite à sa capacité potentielle de « concevoir et de mettre au monde des enfants » comme le conçoit l’Académie. Définir une femme ainsi, c’est nier l’existence des femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfant, parce qu’elles sont stériles, parce qu’elles sont transgenres, parce qu’elles sont ménopausées, ou tout simplement oublier les femmes qui ne veulent pas en avoir ! Comment la maternité peut-elle encore définir la femme aujourd’hui ? Pourquoi l’homme, quant à lui, n’est jamais associé à sa capacité à procréer ? Une femme se suffit à elle-même et n’a pas besoin de sa potentielle descendance pour se définir. »  Mango rappelle qu’Olympe se bouge !, en tant qu’association féministe intersectionnelle, a à cœur la représentation de toutes les femmes.  Le féminisme intersectionnel est la conscience de la diversité des femmes, qu’elles soient transgenres, LGBTQ +, cisgenres, racisées, ou en situation de précarité, afin de multiplier les champs de lutte contre les oppressions. 

Pour aller plus loin 

Le Nouveau Magazine Littéraire, dans son édition de février 2019, consacre un dossier spécial «Langue française : Amours et guerres » et on lit sur sa couverture « L’inertie de la Réac Académie française ». Le ton est donné. Dans le-dit dossier (dirigé par Aurélie Marcireau), la parole est notamment donnée à Rebecca Amsellem, docteure en économie et fondatrice du collectif féministe « Les Glorieuses ». Elle publie dans le mensuel une lettre ouverte à l’Académie française, coécrite avec Léa Domenach où elle rappelle qu’en adoptant l’écriture inclusive « 52% de la population française ne seraient plus exclues du socle commun qu’est notre langue ». 

NouveauMagazineLitteraire_07952_14_1902_1902_180131_LangueFrancaise_Couverture.jpg

Couverture du Nouveau Magazine Littéraire, février 2019 

Cette semaine (du 16 au 22 février 2019), Télérama titre en couverture : « Désir d’enfant, la fin des tabous ? ». Questionnement accompagné des illustrations de la dessinatrice et autrice Pénélope Bagieu. Un numéro de l’hebdomadaire que devraient sans doute se procurer les 31 hommes (sur 36 membres) qui siègent à l’Académie française.  

M2773.jpg

Couverture de Télérama, du 16 au 22 février 2019 

Sophie BASQUIN