Humeur : Et si être femme dans les médias pouvait encore nous porter préjudice ?

Par Angèle Delmotte

Ces dernières semaines ont fait éclater une omerta bien présente dans tous les milieux professionnels, et qui n’échappe pas à celui du métier de journaliste. Les révélations sur la « ligue du LOL » interrogent la responsabilité des médias et des écoles, pointant aussi la difficile introspection d’une profession qui se voit « naturellement » humaniste. Quoi de plus malaisant par ailleurs que de dénoncer les risques et les défaillances présents au sein de son propre métier quand le coeur même de notre profession vise à dénoncer les injustices, les manquements à l’ordre et les harcèlements sexuels depuis la vague #Metoo ? Quoi de plus paradoxal même que de crier à la parole libérée et à l’affirmation des femmes quand on ferme les yeux sur ce qui se passe dans sa propre rédaction ou qu’on en est parfois même l’auteur ?

© http://lavdn.lavoixdunord.fr/536041/article/2019-02-11/ligue-du-LOL-journalistes-harcelement

J’aimerais revenir premièrement sur l’émergence de la ligue du LOL, et le journalisme dans les années du LOL. Pour en venir sur un sujet qui reste primordial aujourd’hui : la place des femmes dans les médias. 

Ligue du Lol ?

Télérama titrait le 1er mars dernier « C’était le journalisme des années Ligue du LOL ». Titre qui par ailleurs m’a un peu dérangé, les techniques et les supports du journalisme évoluent mais le métier ne change pas en lui même. Même si je peux comprendre que les années 2000 représentaient le symptôme du changement. Plus de web, démocratisation de Twitter, précarité du métier avéré, comptes à plus de 500 followers qui pouvaient faire pencher la balance. « Suivre les gros comptes dans l’espoir qu’ils vous suivent en retour. Leur envoyer des messages brillants, risquer le clash. Se faire remarquer, sans en faire trop. Une blague ratée et hop, vous voilà tout unfollowé. En revanche, si vous êtes malin… Vincent Glad, à 26 printemps, est déjà suivi par tous les journalistes qui comptent. », relate ainsi le magazine.

La Ligue du Lol, c’est à l’origine un groupe Facebook ayant réuni d’influents étudiants puis journalistes et communicants à partir de 2009. Créé par Vincent Glad, ce groupe comptait une trentaine de membres qui se sont livrés à du cyberharcèlement, en particulier sur le réseau social Twitter.  Pourquoi est-ce que ces femmes n’en ont pas parlé pendant toutes ces années ? Peut-être tout simplement comme le dit l’article, « Parce que ces gens-là avaient des postes importants, étaient amis avec des rédacteurs en chef influents ou des personnes à des postes de direction à “Slate”, à “Libération”, aux “Inrocks”, dans la presse people ou magazine – , nous avions peur de perdre des opportunités de travailler. » Je reviendrais sur ce point. Les places dans le journalisme sont aujourd’hui cher payées, la tentation de se taire par peur de ne plus avancer doit être importante, c’est concevable. Mais on est simplement pas assez informées, entourées et équipées au sein même des rédactions et/ou des écoles de journalisme pour pouvoir agir l’esprit tranquille et parler s’il le faut. 

Voici quelques exemples de cyber-harcèlement pour que vous compreniez comment est ce que ça se retranscrivait : Capucine Piot, une journaliste et blogueuse beauté parle d’un « travail de démolition parfois quotidien de la Ligue du LOL, je suis devenue la cible de plus d’attaques d’inconnus, l’enfer commençait »

Elle a récupéré tous les tweets de Vincent Glad pour en faire une compilation. Parmi eux : « Je tombe sur ce vieux reportage de 100% Mag sur Capucine Pot qui a fait fortune grâce à son blog lol »

«  Mais c’est magique, tu deviens le bot de toi même »

« Au bureau ça parle plus de ta nouvelle coupe capucine #sensdespriorités »

« Je suis entourée dans le métro par deux sosies de Capucine Riot en train de se maquiller. J’en viens à soupçonner une opération virale. »

« J’arrive je refais mon make-up »

« Diffamation x3 »

« Tiens c’est quoi tes preuves, tu es marrante quand même quand tu fais ton obstinée »

Alors certes il ne faut pas voir le mal partout, et je ne tiens absolument pas à faire une généralité de ces propos, mais le harcèlement n’est pas uniquement de l’ordre sexuel. Il peut aussi empiéter sur un quotidien et devenir nocif. 

Les témoignages défilent, « Ces gens-là, ils pensaient faire des blagues, mais ils nous ont pourri la vie » ; « C’était le forum 18/25 de jeuxvideo.com avant l’heure » ; « Ils étaient complètement inconséquents ». Vincent Glad, dans son message d’excuse sur Twitter le reconnait. « le « lol » n’est plus du tout drôle quand il se pratique en meute. On parlait de trolling, c’était en fait du harcèlement. « 

Une grande enquête

S’en est suivie une enquête de grande ampleur au sein de rédactions, et le #EntenduàlaRédac. Elle révèle l’ampleur du sexisme et des violences sexuelles dans le milieu du journalisme. Lancée par plusieurs collectifs de journalistes tels que Prenons la Une et #NousToutes. En dix jours, plus de 1500 journalistes et 270 étudiantes et étudiants en école de journalisme ont répondu à un questionnaire en ligne pour dénoncer les faits dont ils ou elles ont été victimes, ou témoins. Même si je tiens à le préciser, la représentativité de l’enquête reste à désirer car 76% des personnes ayant répondu ont moins de 40 ans, alors que l’âge moyen dans la profession est de 44,6 ans. Il n’empêche que si cela ne représente pas la majorité et une généralité, quiconque serait un peu médusé d’entendre ces quelques perles. « Je vais programmer ton papier demain à 7 heures, comme ça je pourrai me pignoler dans mon lit en t’écoutant. » Alors, bien que je ne sois pas cette féministe à l’extrême, c’est à mon avis personnel une construction sociale et des blagues sexistes dans une société encore très patriarcale qui contribue à ces excès et ces abus. Dont certains hommes peuvent ne même pas en avoir conscience. Je me demande comment réagirait quelqu’un, si une fois rédactrice en chef d’une radio je disais à mon stagiaire que je programmais sa chronique à 7h le lendemain pour pouvoir me faire du bien sur sa voix. Qu’en serait-il à ce moment ? Je n’ai évidemment aucune à réponse à ce sujet. 

On trouve aussi d’autres phrases à connotations bien moins sexuelles certes mais on peut s’interroger sur le bien-fondé de ces injonctions. Je cite : « Je ne comprends pas pourquoi on envoie une fille au Salon de l’agriculture », « les faits-divers, ce n’est pas pour les femmes », ou encore « je ne sais pas si elle va y arriver, il faut des épaules… et c’est une femme ». 

Tout cela pose finalement une question fondamentale : celle de la place des femmes dans les médias. Et surtout leur rôle. Aujourd’hui le temps de parole est de 32,7% pour les femmes à la télé ou à la radio, soit deux fois moins que les hommes. Car attention tout de même à accorder une importance à notre physique, notre charisme, et notre ténacité, « nous ne sommes tout de même que des femmes mes chères et il faut le mériter». 83 % des experts sollicités par les médias sont des hommes, ils représentent 70 % des sources d’informations et 70 % des porte-paroles. La parole d’autorité reste un monopole masculin. Mais, comme ailleurs dans le monde du travail, les femmes sont victimes d’une double ségrégation. Une ségrégation verticale, elles sont moins bien payées, elles sont sur-représentées dans les emplois précaires et parmi les plus bas salaires. Elles sont, en revanche, sous-représentées dans les postes à responsabilité et les plus rémunérés. C’est le bien connu « plafond de verre » qui existe aussi dans notre profession. En dépit de l’arrivée récente de Léa Salamé aux côtés de Nicolas Demorand sur les antennes de France Inter, les matinales des grandes radios généralistes ont toujours été présentées par des hommes : Nikos Aliagas pour Europe 1, Yves Calvi pour RTL et Jean-Jacques Bourdin pour RMC. Alors matinales ou « matimâles », on commence à se demander ou placer le curseur ? A coté de ça, les femmes à la télé restent jeunes, belles, et sous représentées.

Plafond de verre

Profession non épargnée par le plafond de verre, par la sous-représentatitivé à l’écran, par les problèmes de harcèlement ou de sexisme dûs encore à des  stéréotypes machistes. Mais et maintenant qu’est-ce qu’on fait? C’est surtout ça qui m’inquiète aujourd’hui. 

En ce qui concerne la Ligue du Lol, le délai de prescription n’était alors que de trois ans, même s’il est passé à six ans en 2017. Les faits déjà prescrits au moment du vote de cette loi ne peuvent donc plus être poursuivis aujourd’hui, sauf si de nouveaux messages ou tweets ont été repartagés ou commentés depuis. A cela s’ajoute la difficulté de retrouver des preuves, effacés par leurs auteurs. Des journalistes de Libération (Vincent Glad et Alexandre Hervaud), des Inrockuptibles (David Doucet et François-Luc Doyez), ainsi que d’Usbek & Rica (Guillaume Ledit) ont été mis à pied ou licenciés par leur entreprise.

On sait aussi que 580 étudiants en journalisme s’engagent à lutter contre le harcèlement dans une tribune. Etudiant·e·s en journalisme, nous demandons des mesures contre le harcèlement dans la profession. « De nombreux milieux professionnels, dont le journalisme, ont amorcé un processus d’autocritique. Cette introspection doit continuer afin d’enrayer l’omerta qui a permis à cette affaire de rester dans l’ombre. Nous nous engageons à faire preuve d’intransigeance envers les violences sexistes, homophobes, transphobes, grossophobes, antisémites, islamophobes, racistes. ». Je m’encourage à croire que notre génération touchée par la problématique sera implacable sur le sujet, et fera preuve d’une plus grande sévérité. Dans cette tribune, certaines idées sont reprises. « Nous demandons également aux directions de mettre en place des formations au traitement journalistique des discriminations de genre, d’orientation sexuelle ou de race. Nous appelons aussi à renforcer les chartes et règlements intérieurs des différentes écoles afin d’y inclure des mesures pour prévenir et agir contre toute forme de harcèlement, d’intimidation et protéger les victimes. »

Et si ça commençait par là ?