Lubrizol : Jusqu’où les suies sont-elles réellement retombées ?

Aux abords du site de l’usine Lubrizol le 26 septembre, le spectacle est terrifiant : l’usine classée Seveso disparaît sous les flammes. Le feu est maîtrisé à la mi-journée, aucune victime n’est recensée. Pourtant après la chaleur des flammes, l’inquiétude persiste face à la menace de pollution et ce, jusqu’au Hauts-de-France.

L’usine Lubrizol est spécialisée dans la fabrication d’additifs pour lubrifiants utilisés dans les huile de moteurs. Classée Seveso, elle est annoncée comme «présentant des risques d’accidents majeurs» dus à l’utilisation de produits dangereux dans son industrie. Pour cause, deux semaines après les faits, les analyses comptabilisent 5253 tonnes de produits chimiques parties en fumée. Après la maîtrise de l’incendie, de nombreux doutes apparaissent quant aux méthodes utilisées par les autorités pour appréhender les retombées environnementales de l’événement.

Au Nord, les premières inquiétudes

Le jour du drame, l’Agence régionale de santé reconnaît que «des fumées aux effets irritants» traversent les Hauts-de-France. Très rapidement dans la région, les habitants observent des traces de suies et ce, jusqu’en métropole lilloise. Dès lors, les témoins sont priés de signaler les retombées observées en appelant un numéro vert. D’après les autorités, plus de cent communes des Hauts-de-France « auraient été impactées par les retombées du panache de fumée». Tout de suite, une première liste des communes touchées est éditée. Les autorités décident alors de mettre en place des interdictions de commercialisation sur les denrées cultivées et produites dans les zones signalées.

Une menace dans les airs ?

L’incendie de l’usine Lubrizol a eu des conséquences sur la qualité de l’air des régions voisines et donc dans les Hauts-de-France. Techniquement, il s’agit d’une augmentation de la concentration d’un certain type d’hydrocarbure dans l’air. D’après l’observatoire de l’air ATMO, l’impact resterait «marginal dans la région». Malgré l’évolution, les taux seraient loin des valeurs « à risque » ce que confirmera l’Agence régionale de Santé.

Puis sur la terre…

Évidemment, la pollution de l’air n’est pas sans influence sur les sols. En ce sens, un arrêté par «principe de précaution» qui s’applique aux agriculteurs de Normandie et des Hauts-de-France est posé par les autorités : il est demandé un arrêt complet de la commercialisation des productions agricoles.

Un épais nuage de fumée au-dessus de l’usine de Lubrizol en feu, le 26 septembre 2019 à Rouen© Philippe LOPEZ / AFP/Archives

Au téléphone, Aline Catoir éleveuse laitière à Conteville en Normandie explique : «Le 26 septembre il y a eu l’incendie, l’après-midi on a eu des consignes de confinement des animaux (…) avec une consigne également d’arrêter les ensilages de récoltes, les chantiers de récoltes et de fourrages». Suivi, deux jours plus tard le «28 septembre en fin de journée, d’un arrêté préfectoral arrêtant la récolte de lait, le ramassage des œufs, maraîchage…»

Les restrictions sont lourdes de conséquences pour les agriculteurs impactés. Pour le moment, Aline Catoir et son mari comptabilisent une perte de «15 000 litres de lait avec un prix moyen à 350€ des 1000 litres». Des pertes qui s’accompagnent des coûts de stockage et d’épandage du lait. Elle précise le manque d’action de l’Etat dans la mise en place de ces restrictions impliquant ces frais supplémentaires : «L’Etat a arrêté la collecte sans se préoccuper de savoir ce qu’allaient devenir ces litres de lait qui ont été sous la responsabilité des exploitants agricoles».

Contraint de réagir, le ministre de l’agriculture Didier Guillaume intervient le vendredi 11 octobre. A Rouen, ce dernier annonce une indemnisation de 425 producteurs de lait ayant été soumis aux restrictions, dont 312 dans la région Hauts-de-France et 30 dans le Nord. Aline Catoir explique plus précisément, que c’est «Le CNIEL, l’interprofessionnel de l’économie laitière qui va prendre en charge le paiement des volumes de lait jeté». Ainsi, d’après les explications de l’éleveuse laitière : «C’est la profession qui s’est organisée par solidarité».

Alors que Lubrizol et l’Etat annoncent un budget de 50 millions d’euros dédié à l’indemnisation, l’agricultrice confie n’avoir jamais été informée à titre personnel de ces chiffres. Face à la complexité et au flou de la situation, c’est le FMSE (Fonds de mutualisation sanitaire et environnemental) qui va être «Le lieu de négociations des indemnités entre l’Etat ou Lubrizol et les agriculteurs victimes des retombées».

Des restrictions passoires

Le système de restriction et d’indemnisation semble néanmoins avoir ses failles. Sur les cartes, les zones ne sont pas homogènes : seulement certaines communes d’une même zone restreintes sont concernées et ce, particulièrement, dans les Hauts-de-France. Se pose alors la question des enjeux financiers, le nuage aurait-il lui-même choisi ses communes ? Selon Christian Durlin, président de la chambre d’agriculture du Nord, l’explication serait simple : «Soit on dit : « Il y a une contamination sur ces deux communes » et on peut préjuger qu’autour, il s’est passé quelque chose, soit on a peut-être crié un peu fort et, dans ce cas, il y a eu deux communes de trop consignées».

La pression est double pour les agriculteurs : le choix oscille entre une vente de lait avec possible contamination ou bien la destruction des productions au risque de ne pas être remboursé. Si le périmètre dans lequel les agriculteurs travaillent ne se voit pas reconnaître comme sensible à la pollution, aucune indemnisation ne sera envisageable.

La fumée noire s’évapore peu à peu…

Le mardi 15 octobre, après 15 jours d’interdiction et de suffocation, les producteurs laitiers peuvent reprendre leurs activités. Une décision qui vient après l’avis favorable de l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire et de l’Alimentation (ANSES). L’Agence accompagnée de l’Etat doit encore se prononcer sur les œufs, le miel et les produits maraîchers puisque la levée des restrictions concerne uniquement le lait. Ces cultures sont consignées sous peine de 2 ans d’emprisonnement et d’une amende de 300 000 euros.

Aline Catoir souligne cependant certains écarts quant à ces restrictions et plus particulièrement sur le miel : «Tous les miels ont été récoltés au plus tard le 15 août, donc il n’y a plus aucun miel qui est récolté depuis le 26 septembre (…) sauf qu’en mettant cela dans l’arrêté ça a plombé la filière miel du secteur alors qu’il n’y a aucune conséquence sanitaire». Pour elle, «C’est vraiment une aberration, c’est peut-être même le signe de méconnaissance de l’agriculture, de son fonctionnement et de ses productions».

Une méconnaissance du système agricole français ? C’est peut-être une des leçons à tirer de l’événement. Une réflexion qui s’étend au système de consommation même du pays. L’éleveuse normande partage ses inquiétudes : «Il y a une réflexion que j’ai, c’est sur la traçabilité des produits français. On peut voir que certains consommateurs à juste titre peut-être, vont devenir méfiants sur les produits normands alors que c’est une partie de la Seine-Maritime qui est touchée». D’après elle, fuir le système de production français pour se tourner vers les produits «issus du CETA ou du Mercosur» est un risque pour les consommateurs. Ces produits ne subissent pas les mêmes restrictions et dans ces zones face à un accident équivalent, il n’est pas sûr que de telles mesures soient prises. Pour Aline Catoir, le système de traçabilité des produits français et normands peut largement être mis en avant comme étant «exemplaire» : «Quand on voit le nombre d’analyses qui ont été faites, les prélèvements à intervalles réguliers, c’est quand même un dispositif d’analyse relativement fréquent». Elle insiste sur le principe de précaution français et la «quantité d’aliments et de matières alimentaires qui ont été jetés juste par principe de précaution». Elle révèle que suite aux analyses, le lait qu’elle et son mari ont pu jeter sur leur exploitation n’était finalement pas contaminé malgré la proximité (45 km à vol d’oiseau) avec l’usine Lubrizol.

Des problématiques environnementales, sanitaires et financières : telles sont les réelles retombées de l’incendie de l’usine Lubrizol. Plus loin que la Normandie et que les Hauts-de-France, les événements ont provoqué un véritable malaise national.

Manon Serenne