Les peuples autochtones peinent à se faire entendre

Chaque mois de novembre depuis 23 ans maintenant, le collectif “cité philo” organise une centaine de conférences-débats en présence d’auteurs philosophes, sociologues, historiens, économistes, géographes. Retour sur l’une d’entre elles, sur le thème des droits des peuple autochtones, à travers deux témoignages. 

Les populations dites “autochtones” désignent 400 millions d’individus. Elles sont présentes dans pas moins de 90 pays, préservent 80 pourcents de la biodiversité de notre planète et représentent 80 pourcents de la biodiversité culturelle du monde. Cependant, leur légitimité et leurs droits n’ont pas toujours été reconnus. Leur intégration dans les processus de décision est récente de quelques décennies et n’est pas encore automatique, comme le montrent les nombreux et actuels cas d’assassinats liés à des causes environnementales, au sein de ces populations. 

C’est à l’espace culture de l’Université de Lille que deux représentants de communautés autochtones de Guyane française et du Brésil se sont exprimés ce 17 novembre. Ils ont fait le voyage pour venir faire entendre leur voix et revendiquer leurs droits, longtemps ignorée par les instances étatiques et internationales et par les décideurs de projets menés sur leurs terres par des entreprises. 

Invisibilisés mais pas moins impactés 

Kadi Eleonore Johannes est membre de la communauté Kali’na, de Guyane française, présidente du Collectif des Premières Nations de Guyane et porte-parole du collectif “Ordequestion”, qui lutte notamment contre le projet d’extraction minière “Montagne d’or” mené par une société canadienne. Celui-ci a beaucoup fait parler de lui ces derniers temps. Et pour cause, comme beaucoup de projets de ce type, il a été lancé sans aucune consultation des Kali’na, sur leurs terres sacrées et ancestrales. En Guyane française, ce sont plus de 360 000 hectares qui sont attribués pour l’extraction minière. Kadi Eleonore Johannes y voit là “une volonté de l’Etat de laisser le gouvernement aux mains des multinationales, alors qu’il y a d’autres moyens de développer la Guyane”. Elle ajoute : “Ils disent que ces projets vont mener de l’emploi, mais pour 10 ans peut être, et après ? On continue l’extraction jusqu’à ce que la Guyane ressemble à un gruyère ?” L’image fait sourire mais la menace est bien réelle.

Lieux d’extractions en Guyane

Giliarde Juruna, quant à lui, est le chef d’un village de la tribu Xikrin. Il a lutté contre la construction du barrage géant de Belo Monte au Xingu, débuté en 2012. A l’instar de la montagne d’or, ce projet a été largement controversé et a été mis en place sans consentement ni même consultation des populations en présence. Si ce barrage devrait permettre au Brésil d’accéder à une plus grande autonomie énergétique , grâce à l’énergie hydroélectrique, Giliarde Juruna ne l’entend pas de cette façon. Pour lui, cette installation représente une menace sans précèdent pour sa communauté de 350 habitants : “Nous n’avons pas été consultés, les impacts se font sentir, nous ne vivons plus de la même façon, l’eau est contrôlée comme si la rivière était un robinet, nous ne pouvons plus pécher, les poissons ne se reproduisent plus, le niveau de l’eau baisse, nous ne pouvons plus naviguer sur la rivière”. Rivière qui est la condition même de leur survie, et dont ils dépendent directement. “Si elle meurt,nous mourrons aussi”, dit-t ‘il.  

Barrage Belo Monte, source: site internet du groupe « Dextra »

Vers des prises de décisions approuvées par tous 

Ces combats incitent les populations autochtones à créer leurs propres instances de décision. En Guyane, la représentation et la défense des intérêts des habitants progresse depuis la création du Grand conseil coutumier, en 2017 et ce, en dépit de la réticence de la France à ratifier, au nom de principes constitutionnels d’unité et d’indivisibilité de la République, la convention numéro 169 de l’organisation internationale du travail relative aux peuples indigènes et tribaux. Celle-ci, acceptée par 22 pays à ce jour, permet de définir les droits des peuples autochtones et de protéger leurs modes de vie traditionnels. Elle acte en outre le lien entre les peuples autochtones et la terre, prévoyant notamment l’obligation de consultation des peuples autochtones en cas de volonté d’exploitation des sols.  

Un espoir face à la volonté de ces populations de “se reconstruire et de valoriser leur culture pour que les jeunes générations en soient fières”. Des paroles qui font sens au vu du taux de suicide chez les jeunes Guyanais 28 fois supérieurs qu’en métropole.  Et pour cause : “Un peuple qui ne connait pas son histoire ne peut être bien dans sa peau, notre histoire n’est pas enseignée dans les écoles”, figure Kadi Eleonore Johannes.  

Si la lutte des peuples autochtones pour la préservation de leurs modes de vie et de leurs rapports à l’environnement progresse, douze ans après l’adoption de la Déclaration des Nations unies sur leurs droits, il reste à mettre réellement en œuvre ces avancées. C’est un combat long et jamais vraiment terminé, qui nécessite d’être connu, soutenu et entendu par toutes les sociétés, à l’heure ou la biodiversité décline et ou nos rapports à celle-ci doivent être réinventés. 

Hélène Decaestecker