Protoxyde d’azote : une drogue « à la mode » mais pas sans danger

Mis sur le devant de la scène, le protoxyde d’azote fait fureur auprès de certains étudiants, lycéens et même collégiens. Mais quelles conséquences pour la santé ? Entre consommation ponctuelle et régulière, le protoxyde d’azote séduit en premier lieu par le prix.

IMG_20191117_160312.jpgDes cartouches usagées de protoxyde d’azote et des ballons de baudruches dans une rue de Villeneuve d’Ascq. (©Justine Carrère)

Depuis plusieurs mois maintenant, le protoxyde d’azote a fait son apparition. Détourné de ses usages premiers, à savoir, utiliser pour des anesthésies en médecine ou dans des siphons pour la pâtisserie, le protoxyde d’azote est maintenant consommé comme une drogue. Aussi appelé « gaz hilarant », il séduit aussi par son prix variant de 30 centimes d’euros la cartouche à 1 euro la cartouche. De nombreuses municipalités en ont d’ailleurs interdit la vente aux mineurs. Tourcoing, Seclin, Douai ou Roncq : elles ont la particularité d’être presque toutes situées dans le Nord de la France.

Des points de vue contrastés

Grégoire* et Mathieu* ont tous les deux vingt ans. Comme tout étudiant lillois qui se respectent, les deux jeunes hommes font souvent la fête. Ayant déjà testé d’autres substances illicites, ils découvrent alors le protoxyde d’azote – lors d’un stage en Malaisie pour l’un et en France pour l’autre – c’est le début d’une consommation en dent de scie. Comme le précise Grégoire, “pendant un mois je peux m’abstenir d’en prendre et me rattraper en une semaine. Il n’y a pas de règles.” Pour Mathieu aussi, sa consommation est irrégulière : “Je peux enchaîner 100 cartouches en une semaine et ne plus y toucher pendant quelques mois.” Comme l’assure Grégoire, “c’est vraiment un délire temporaire, ce n’est pas contraignant et très bref. C’est marrant quoi

Cela ne fait pourtant pas rire Sylvie Deheul, praticienne hospitalière au CHU de Lille. Son rôle, collecter des informations en matière de santé publique. Concernant le problème du protoxyde d’azote, elle soutient que des professionnels lui font parvenir des signaux alertant de l’importance du niveau de consommation du produit. Selon elle, le phénomène s’est activement développé. « Les signaux que l’on a reçus et le fait que l’on trouve des cartouches partout montre qu’on a un souci actuellement avec ce produit. La consommation est importante sur la métropole lilloise mais aussi dans les alentours. Il y aussi des gens qui consomment en conduisant. Lorsqu’il y a consommation au volant, les performances diminuent, et il y a des risques pour soi et pour les autres ” alerte-t-elle. Pour autant, “les professionnels de santé sont censés nous rapporter des cas de pharmacodépendance graves. Mais en pratique, tous les professionnels n’ont pas forcément le temps, et ils n’y pensent pas. Par conséquent, nous n’avons pas beaucoup de notifications par rapport à ce qu’il se passe dans la réalité. On sait que les problèmes sont plus amples que ce que l’on voit » ajoute-t-elle.

Un effet de mode et de masse

Cette consommation de protoxyde d’azote n’est pas inédite. Elle était déjà largement perceptible dans les free et rave parties comme l’affirme Sébastien Lose, chercheur auprès de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies à Lille. Il note par ailleurs un certain regain de popularité de la drogue en 2017 : “ à l’été 2017, il y a eu une apparition soudaine et massive de capsules sur le sol et dans de nombreux quartiers.” Cette drogue bon marché séduit des profils divers d’où la difficulté de dresser un type précis de consommateurs. “ Des collégiens, lycéens, en passant par les étudiants ou salariés sans oublier les prostituées, c’est très large” affirme Sébastien Lose. Si le protoxyde d’azote a la cote, c’est en partie à cause de son statut légal, de ses effets fugaces mais aussi de son mode de consommation. Après avoir décapsulé la cartouche à l’aide d’un « cracker », les consommateurs se munissent d’un ballon de baudruche. Et d’ailleurs selon le chercheur, “il y’a un retour à l’enfance qui se fait. Les ballons sont colorés. Cela parait inoffensif.”
 Un prix accessible

IMG_4732Photo d’illustration. Des cartouches de protoxyde d’azote achetées à Alice Délice, magasin spécialisé dans la cuisine à Lille, à 8.49 euros. (©Justine Carrère)

Se procurer du protoxyde d’azote est très facile : rayons de supermarchés, sites web, magasins spécialisés dans la pâtisserie et la cuisine… Désormais les night shops allongent même cette liste ainsi que quelques bars à chicha et bien sûr, les réseaux sociaux. Pour ces derniers, les acheteurs sont essentiellement des consommateurs de gaz hilarant. La pratique est d’ailleurs très visible aux alentours des night shops et des lieux de fête : les capsules vidées sont laissées à même le sol. A Lille, dans un night shop, si à première vue aucune cartouche n’est rangée en rayon, c’est parce qu’elles sont gardées précieusement derrière le comptoir. Et il en est désormais de même chez Alice Delice, une chaîne de magasins spécialisée dans la cuisine. Suite à plusieurs vols, la gérante a choisi de les cacher de la vue de tous. Il est clair que cette nouvelle drogue euphorisante séduit.

Un produit consommé à l’international

En octobre dernier à Amsterdam, les magasins spécialisés dans la vente de produits à vapoter mettaient également en avant les cartouches et les « crackers », utilisés pour ouvrir ces dernières. Selon le gérant de l’un de ces magasins, cela faisait environ sept mois que le phénomène est devenu populaire dans la capitale néerlandaise. D’après un ancien participant et organisateur** de soirée, le « proto » était de la partie, « peut-être pas à toutes les soirées mais j’ai déjà ramassé quelques kilos de cartouches vides ». Il ajoute : « d’ailleurs, les consommateurs sont pour la plupart assez mal vus, car, généralement, ils laissent traîner leurs cartouches et ballons partout ! ». Et oui, l’un des inconvénients majeurs de l’usage du protoxyde d’azote outre que le problème de santé publique, c’est aussi un problème environnemental pour les villes concernées. Les trottoirs alors défigurés par toutes ces cartouches dans les rues, entraînant la colère des maires et des élus locaux déjà occupés par le risque sanitaire.

Alors que le protoxyde d’azote séduit les consommateurs par son bas prix et ses effets euphorisant, il faut tout de même en rappeler les conséquences. La consommation régulière et à outrance de cette substance, peut avoir de réels effets dévastateurs pour l’organisme : maux de tête, vomissement, asphyxie ou encore sclérose combinée de la moelle épinière.

* Prénoms d’emprunt

** L’organisateur a voulu rester anonyme

Justine Carrère