"Personne n'ira voir quelle femme se cache derrière une pute"

Le verdict est tombé, le jury du prix du roman des étudiants a élu Emma Becker pour succéder à Pauline Delabroy-Allard, gagnante de l’édition 2018. La particularité de ce prix : ce sont des étudiants de toute la France, sélectionnés au préalable, qui ont voté pour leur écrivain(e) favori(e) après les avoir rencontrés le temps d’une soirée, dans différentes universités de France. 

“La Maison”: Ce roman a permis à la jeune écrivaine âgée de trente ans, Emma Becker d’être la lauréate de cette édition 2019, organisé par les rédactions de France culture et Télérama.  C’est par ces mots qu’elle résume son œuvre : “J’ai toujours cru que j’écrivais sur les hommes. Avant de m’apercevoir que je n’écris que sur les femmes. Sur le fait d’en être une. Écrire sur les pute qui sont payées pour être des femmes, qui sont vraiment des femmes, qui ne sont que ça.” 

Raconter des histoires vraies 

Pour écrire son roman au plus proche de la réalité, Emma Becker a choisi de vivre son sujet de l’intérieur, de le comprendre afin de mieux l’exprimer, alors que, constate-t-elle, “les belles choses écrites sur les femmes le sont souvent par des hommes”. Pour apporter sa pierre à l’édifice, elle a vécu, travaillé, et écrit pendant deux ans et demi au sein de “la Maison”, et du “Manège”, deux maisons closes au cœur de Berlin où la prostitution est légale depuis 2002.  

Personne n’ira voir quelle femme se cache derrière une pute”, déclare-t-elle lors de sa venue à l’université de Lille. Captivée et hantée par les rapports de force qui se jouent entre ces murs, l’écrivaine a voulu, à travers ses mots et son regard de femme, rendre humaine une réalité, celle de la prostitution : “j’ai envie d’en parler car on ne parle que de prostitution forcée et pas de celle qui « n’emmerde personne » et au sujet desquelles on s’exprime sans jamais leur demander leur avis.” 

Prostituée et heureuse : auto-persuasion ou vérité ? 

C’est toute la question soulevée dans ce roman : peut-on se prostituer et aimer sincèrement son métier ? Pour l’auteure, il y a une part de nécessité pour ces femmes de s’en persuader. Mais l’image d’elles qui leur est renvoyée étant bien souvent dégradante, l’habitude n’est pas d’en être fière, là où elles en auraient bien besoin. Loin de se sentir pauvres filles ou victimes, la Maison laisse la liberté à ces femmes de travailler en se sentant puissantes et maitres d’elle-même, de se réapproprier ce pouvoir qui appartient à toutes les femmes, d’incarner le désir, de redonner cette essence au métier. 

C’est d’ailleurs cette sensation qu’Emma Becker voulait éprouver à travers ce projet : “Accéder à ce statut de corps désirable, à qui on ne demande rien, pas d’intellectualisation, inspirer le désir, que ce soient les femmes qui fassent tourner le monde, et en être”. 

Emma Becker lors de son tour de France des Universités, pour échanger avec le jury étudiant. 

Hélène Decaestecker