Paroles d’agriculteur : “ On obéit aux règles, qu’est-ce qu’on peut faire de plus ? ”

Au lendemain de Noël, le 26 décembre dernier, la une de couverture d’un quotidien régional illustrée d’un tracteur dans un champ, suivie d’un article et titrée “Ces pesticides que l’on respire”, a suscité l’indignation dans le milieu agricole. Nous sommes allés rencontrer Charles, agriculteur de père en fils depuis cent-quinze ans, dans sa ferme, pour comprendre les raisons de ces réactions et recueillir son point de vue. En tant qu’agriculteur qui a vu son métier évoluer, en même temps que son image se dégradait.

Pourquoi cet article a suscité la colère des agriculteurs ?
“Il y a une pression médiatique sur l’utilisation des pesticides. C’est une évidence. On est sur la sellette depuis un an. Mais il y a aussi le fait que cet article ait été publié le 26 décembre. Il peut y avoir une trêve, pour qu’on nous laisse un peu tranquille avec ça pendant la période des fêtes. On est considérés comme des pollueurs, comme des pestiférés de la société, alors qu’on fait notre boulot dans le respect des règles de bonne conduite d’utilisation des pesticides. Depuis 1985, énormément de produits ont disparu, ont été interdits. En France on est draconien sur l’utilisation des pesticides. Et aujourd’hui on nous accuse encore. A un moment on ne peut plus accepter ça.”

Comment cette utilisation a-t-elle évolué depuis le début de votre carrière ?
“On cultive les terres depuis cent-quinze ans ici. L’agriculture est plus saine qu’il y a 25 ans. C’est simple, avant on tuait tout. Maintenant on sélectionne ce qu’on élimine. On voit réapparaitre des insectes qu’on ne voyait même plus.
Dans les années soixante, on a défriché des forêts comme en Amazonie, pour produire et répondre à une demande. Dans les années 80, quand j’étais à l’école, on a intensifié la production en utilisant des produits phytosanitaires, on est monté en rendements sans forcément faire attention. On traitait les chemins de fer avec des produits qui restaient dans le sol pendant des années. Aujourd’hui, on revient en arrière, on n’utilise pas plus de pesticides. Ce n’est pas anodin tous ces produits, c’est sûr. Mais on le sait, on diminue. Je ne dis pas que la pression des gens est mauvaise. On fait le maximum.”

Qu’est ce qui a été fait depuis ?
« On protège l’eau des rivières, qui va dans la mer. On a reculé de cinq mètres la limite d’épandage des produits près des cours d’eau. Les buses sont contrôlées tous les cinq ans. Si elles ne sont pas adaptées on les jette. On met des buses anti-dérive pour que les produits ne soient plus volatiles. Tout ça n’existait pas avant, il y a une prise de conscience et une réglementation de plus en plus draconienne. C’est sûr que si vous prenez l’agriculteur qui va traiter un samedi en pleine journée à côté d’une école un jour de vent, c’est le mauvais exemple.”

Que pensez-vous de l’agriculture biologique ?
“Je ne suis pas contre mais il faut nourrir les gens. Dans nos régions avec un blé bio, on va tourner à soixante quintaux à l’hectare, avec un traitement conventionnel on est à cent quintaux. Il y a des régions où entre blé bio et non bio, en termes de rendements, il n’y aura pas de grande différence mais ici il y aurait énormément de pertes. Et puis s’il n’y a pas besoin de traiter, on ne traite pas. En plus de ça, les produits phytosanitaires coûtent horriblement cher, on n’en consomme pas pour le plaisir, mais on est obligé sinon on ne gagne plus rien. Il y a des choses pour lesquelles on peut se passer de traitement, pour d’autres c’est difficile. Pour la betterave par exemple, si vous avez présence de pucerons, on ne peut pas prendre le risque de ne pas traiter.
Je pense qu’il vaut mieux consommer un produit local, de saison, traité dans les normes, qu’un bio importé. Il ne faut pas croire qu’en agriculture biologique on ne traite pas. On utilise de la bouillie bordelaise avec du cuivre, ce qui n’est pas du tout inoffensif et qui nécessite des précautions.”

On parle aussi beaucoup du fait que l’agriculture actuelle est responsable de la destruction de la biodiversité, qu’en pensez-vous ?
“Aujourd’hui on dit de ne plus labourer les sols pour ne plus retourner les vers de terre. Au printemps le mais est semé, la terre n’a pas été labourée donc les mauvaises herbes poussent. On traite au roundup pour tuer les mauvaises herbes, sauf que le roundup va être supprimé.
Je préfère labourer mon sol et retourner des vers de terre que ne pas labourer et mettre un coup de round up. Les sols aujourd’hui répondent. Il faut arrêter de dire qu’on les épuise. Il faut apporter de la matière organique mais on a toujours autant de rendements en cent-vingt ans.”

Comment percevez-vous votre profession aujourd’hui ?
“Je n’ai pas l’impression d’avoir mal fait mon travail. Il y a deux choses qui sont essentielles : nourrir et loger. Nous faisons un métier pilier, on nourrit la France. Il faut communiquer sur l’évolution des règles et sur le fait que les agriculteurs sont impliqués. Parce qu’on a de plus en plus de gens qui aiment ce qu’ils font mais qui se sentent harcelés pas l’image qu’on donne d’eux.
Ma fille a une vision différente des choses. Mais pour moi il ne faut pas arrêter le traitement. Si tout le monde appliquait les traitements dans les règles on serait moins catalogués. On peut toujours demander des efforts mais ils ont déjà été énormes. On a toujours dit oui à l’arrêt des produits. On est nos propres patrons mais on obéit à tout le monde, produire, traiter, puis supprimer tel produit, laisser une certaine distance, faire des contrôles techniques, être contrôlé à n’importe quel moment, qu’est-ce qu’on peut faire de plus ?”

Hélène Decaestecker