"Les lecteurs sous-estiment leur pouvoir !" : rencontre avec l'autrice Laura Nsafou

Samedi 25 janvier, l’autrice Laura Nsafou rencontrait son lectorat lillois à la librairie L’Affranchie. Une occasion de parler afro-féminisme et colorisme avec petit·e·s et grand·e·s.

Lille, place Sébastopol. La librairie féministe L’Affranchie est bondée en ce brumeux après-midi de janvier. Dans l’arrière salle de la librairie, le public est coupé en deux. Au premier rang, des jeunes et très jeunes enfants attendent en chahutant le début de la lecture de Laura Nsafou. Leur agitation contraste avec le mutisme déférent des rangs suivants, où patientent parents, lecteurs et lectrices plus aguerri·e·s. L’excitation et le respect qui traversent toute l’assemblée ne sont pas anodins : l’autrice a vendu plus de dix-mille exemplaires de son premier album jeunesse Comme un million de papillons noirs. Aujourd’hui, Laura Nsafou lit et présente son nouvel ouvrage Le Chemin de Jada.

Laura Nsafou invitée de la librairie L’Affranchie.

L’afro-féminisme à hauteur d’enfants

Iris et Jada sont deux soeurs jumelles. Les petites filles sont toutes deux noires mais Jada a la peau plus foncée que sa soeur. Laura Nsafou n’a pas choisi innocemment cette différence physique entre ses deux protagonistes, elle lui permet d’aborder la question du colorisme avec son jeune lectorat. Le personnage de Jada est sans cesse raillé, autant par sa famille qui lui répète « Tu serais si jolie si tu n’étais pas aussi foncée qu’un enfant de la Nuit« , que par les membres de son village : sa propre communauté la voudrait différente. Le quotidien, fictif, de Jada, est celui de nombreuses personnes noires. Laura Nsafou explique : « Le colorisme, c’est hiérarchiser les différentes peaux noires et valoriser les plus claires d’entre elles. C’est une mentalité très insidieuse qui sévit autant dans la sphère publique que dans l’intimité. Le métissage nous y confronte. Avec mon père congolais et ma mère martiniquaise, j’ai souvent eu droit à ce genre de réflexions, même dans ma famille. » À la fin de la lecture, les enfants retiennent « elles sont toutes les deux aussi jolies ! » et les adultes apprécient l’audace de l’autrice de porter une parole aussi franche dans la littérature de jeunesse. Les techniques de blanchissement de la peau font des ravages chez les femmes chaque année. Laura Nsafou rappelle que les enjeux de la représentation sont cruciaux dès l’enfance.

L’autrice Laura Nsafou a passionné son public

 » Quand j’étais petite, le princesse Disney a la peau la plus foncée, c’était Pocahontas ! « 

L’exemple est frappant, et si l’autrice s’en amuse aujourd’hui, elle a conscience de la difficulté de grandir dans un monde où l’on ne se sent pas représentée. Elle lutte contre cette invisibilisation depuis des années sur son blog MrsRoots.fr et auprès des plus jeunes depuis 2018 avec la publication de Comme un million de papillons noirs : une ode au cheveu crépu qui questionne les standards de beauté intériorisés par les petites filles noires. Malgré le succès commercial de l’oeuvre (douze tirages en moins d’un an), Laura Nsafou a eu du mal à faire éditer Le Chemin de Jada. « Quand on est en position d’auteur issu d’une minorité, l’enjeu est surtout de trouver l’éditeur ou l’éditrice qui croit en notre projet plutôt que la maison d’édition. Les maisons d’édition, en tant qu’institutions, sont plus frileuses et craignent l’échec commercial… Les lecteurs sous-estiment leur pouvoir !« 

Le Chemin de Jada
de Laura Nsafou
aux éditions Cambourakis

Sophie BASQUIN