« Étudiante étrangère au Chili, je veux y rester »

Depuis le 23 juillet 2019, celle que nous appellerons Jane étudie et réside à Valparaíso, la deuxième plus grande ville du Chili, après Santiago, la capitale. Décrite comme une ville bohème, portuaire et artiste, la ville n’en a plus que la réputation. Désormais, la violence et les émeutes sont le quotidien.

Bonjour Jane. Tu es donc actuellement devant chez toi, sur les hautes collines de Valparaíso, non loin des endroits où ont éclaté les émeutes. Pourtant ici la rue a l’air calme. Peux-tu m’expliquer les circonstances dans lesquelles les émeutes ont commencé ?

« J’étais en Argentine avec des amis quand les premières revendications ont débuté, c’était le vendredi 18 octobre. J’étais arrivée depuis seulement quelques mois dans un pays étranger, et j’étais avec des étudiants étrangers de mon Université. Alors forcément on a paniqué, on a pris le premier bus qui pouvait nous ramener jusqu’au centre de Valparaíso. Quand on est arrivé, l’état d’urgence était déclenché ainsi que le couvre-feu. Tout a débuté par l’augmentation de 0,30 centimes du prix du ticket de métro. Il faut savoir que la vie au Chili est très difficile pour les habitants, tout est cher et les salaires sont bas (environ 370 euros par mois). L’éducation publique et les soins dans les hôpitaux publics sont très mauvais et très chers, pour avoir accès à une bonne éducation et pour accéder à de bons soins il faut avoir beaucoup de moyens, ce dont la plus grande partie de la population ne dispose pas. »

Quelles ont été les réactions suite à cette augmentation ?

« C’est à Santiago qu’ont eu lieu les premières manifestations : les étudiants ont réagi en premier. Ils sont arrivés en masses et ont utilisé les transports sans payer, en réaction à cette hausse. Ils ont sauté par-dessus les tourniquets et ils ont agi comme cela pendant plusieurs jours bien que le personnel travaillant dans les métros et les contrôleurs aient mis en place des accès contrôlés par les forces de l’ordre. Ça n’a pas suffi alors ils ont fermé des stations de métros et des confrontations ont eu lieu avec les forces de l’ordre. Le président Piñera a envoyé les militaires dans la rue, il a réprimé le mouvement et a déclaré l’État d’urgence. Ce n’était jamais arrivé depuis la dictature. Dans les manifestations, il y a des pancartes sur lesquelles il est écrit « no son $30 son 30 años » »

Suite à ces actes, uniquement les étudiants ont continué les manifestations ?

« Non, après Santiago les émeutes se sont propagées à Valparaíso aussi. Au lieu d’avoir un débat et des solutions dignes d’un état démocratique, le président a envoyé les carabiniers pour affronter le peuple. Les carabiniers sont très violents, ils ont tous les pouvoirs et le peuple chilien a eu la rage. Le problème c’est que la dictature est encore trop présente, elle est encore dans tous les esprits. Le principal problème c’est l’argent. Le président a relancé l’économie du Chili sur le modèle américain, mais dans la vie quotidienne des Chiliens, rien ne change, les inégalités sociales ne font que se creuser encore plus. Lorsqu’on descend dans la rue, on voit tous les âges qui sont représentés, des étudiants aux retraités car les retraites sont très faibles ici. »

Quel rôle ont les femmes dans ces revendications ?

« Les femmes sont très présentes, des retraités aux étudiantes. Les femmes retraitées viennent pour revendiquer leurs droits et pour protester contre les violences. Les habitants de Valparaíso sont presque tous dans les rues avec des casseroles et des cuillères en bois dans les mains, c’est leur moyen de faire du bruit et d’accompagner leurs chants. Ce sont des manifestations pacifistes où les militaires interviennent avec violence : ils envoient des canons à eau et des gaz lacrymogène alors le peuple répond en jetant des pierres et eux en échange ils envoient des balles de flashballs et parfois quelques balles réelles. Mais on voit des femmes de tous les âges dont beaucoup d’entre elles manifestent pour les droits des femmes tel que le droit pour l’avortement. Au Chili, l’avortement est partiellement autorisé seulement depuis deux ans et uniquement sous trois conditions : en cas de viol, de non-viabilité du fœtus et de risque pour la vie de la femme enceinte. Elles portent toutes un foulard vert revendiquant ce droit sur lequel est inscrit « aborto libre, seguro y gratuito. #nobastan3causales ». Au sein de ces révoltes il y a une réelle révolte des femmes. Ce qui a mis le feu aux poudres c’est la mort de Daniela Carrasco, surnommée « La mime », c’était une figure emblématique des manifestations au Chili. Elle a été arrêtée puis retrouvée pendue le 20 octobre après une manifestation pacifiste. Et il y a les viols aussi. Le 25 novembre 2019, le collectif Lastesis, fondé par quatre chiliennes en salopettes rouges organise une manifestation féministe à Valparaíso pour la journée internationale des violences faites aux femmes, la chanson « Un violeur sur ton chemin » se répandra dans le monde entier et le 29 novembre ce même collectif a appelé les femmes du monde entier à reprendre le plus possible cette chanson. »

En tant qu’étrangère, quelle est ta position face à ces événements ?

« C’est très délicat car je suis vraiment révoltée mais en même temps je ne me sens pas légitime de manifester car ce n’est pas mon pays. En tant qu’étrangère, je n’ai pas le droit d’aller dans les marches ou de prendre part aux manifestations car si je suis prise, je perds mon Visa mais je le fais quand même, je me sens très engagée dans ces revendications, autant celles qui concernent la place des femmes dans la société que les revendications sociales du peuple entier concernant la pauvreté. De toute manière je n’ai plus de cours et mon Université est fermée alors on est tous dans la rue, j’y retrouve mes professeurs, mes voisins, qui viennent tous manifester, il y a une cohésion humaine incroyable. Les gens ont tous des citrons, de l’eau et du bicarbonate de soude sur eux car lorsque l’on reçoit des gaz lacrymogènes, c’est le seul remède pour apaiser les yeux et la peau. La plupart des magasins sont fermés, pour trouver des médicaments et de la nourriture c’est un combat permanent. Je suis repartie début novembre jusque fin novembre car l’ambiance est trop pesante. Lorsqu’on est rentrés, les rues étaient en feu, les pompiers et les carabiniers partout, lorsqu’ils nous ont vu ils nous ont dit de rentrer chez nous car c’était dangereux, on a dû faire des « missions » pour trouver de quoi manger, il n’y avait plus rien. »

Concernant le coronavirus, les cas se multiplient au Chili, comme partout dans le monde, ils sont depuis mi-mars au stade 4 de la pandémie, le gouvernement a imposé un couvre-feu national, une mise en quarantaine d’une semaine mais les habitants sont prudents. « Ici la santé se paye, si tu n’as pas les moyens on ne t’aide pas, alors personne ne veut prendre le risque de le contracter. » affirme Jane.
Cela décale à septembre ou octobre prochain les événements politiques, pour voir si le peuple aura ou non droit à une assemblée constituante, qui devaient avoir lieu le 26 avril prochain.
Pour l’instant, les gens prennent soin d’eux mais n’oublient pas la lutte en cours.

Romane Firmin