La colombophilie dans le Nord aurait-elle du plomb dans l’aile ?

En 2020, le Nord de la France concentre près de 50% des licenciés colombophiles, selon la Fédération nationale. Héritée du XXème siècle et des corons, la passion de l’élevage et la compétition de pigeons y est ancrée. Pourtant, elle semble avoir du plomb dans l’aile depuis plusieurs années. Rencontres avec ces passionnés. 

Passion, sport et même art de vivre, la colombophilie est une activité à part entière. Assez méconnue, elle est pourtant très répandue dans les Hauts-de-France. Le principe est simple, c’est l’art d’élever et de faire concourir des pigeons voyageurs dans des compétitions sportives. L’activité, pour le moins insolite, trouve son origine dans la Seconde guerre mondiale, où chaque camp utilisait les pigeons pour faire passer des messages codés.

Nous sommes allés à la rencontre de colombophiles, ou plutôt de “coulonneux”. Direction Chéreng, dans la campagne lilloise, pour une immersion au cœur du pays des pigeons. La famille Leclercq est colombophile de père en fils. “Mon père était coulonneux, moi aussi et mon fils l’est également”, explique Thomas Leclercq, le père de famille. Avec son fils Thibaut, 10 ans, ils nous font volontier visiter leur “terrain de jeux” : le pigeonnier. A l’intérieur, un bruit assourdissant et une odeur bien particulière. 

Dans un lieu exigu, plusieurs dizaines de pigeons évoluent, se nourrissent et se reposent, attendant impatiemment le moment de voler.

Dans l’antre de nos amis ailés

Les pigeons sentent notre présence. L’heure du repas se fait sentir. Thibaut rentre sans sourciller parmi les nombreuses paires d’ailes qui s’agitent. Une fois le grain dans la mangeoire, le calme revient. C’est donc à ça que ressemble un pigeonnier. Un endroit sombre et bruyant, abritant des athlètes de haut niveau. Leur alimentation et leur entretien sont très importants. 

Maintenant place au “jeu”. “Jouer” c’est le terme qui désigne la pratique sportive. Le principe est simple, ce sont les pigeons qui se déplacent. Ils sont envoyés par camions spécialisés dans des paniers de voyage loin de leurs pigeonniers. Une fois arrivés à destination, les pigeons devront parcourir une certaine distance, le plus rapidement possible, pour rentrer chez eux. Il existe trois épreuves : la vitesse (250 kilomètres), le demi-fond (entre 250 et 500 kilomètres) et le fond (plus de 500 kilomètres). Une rapidité impressionnante : entre 90 et 120 km/h selon l’orientation du vent. Sans GPS, et un peu par magie, ils parviennent à rallier leur foyer en des temps records. Imaginez : un Barcelone-Lille en 12 heures. Les petits protégés des Leclercq ont déjà remporté 4 courses.

Fiers et passionnés

Après le lâcher, les colombophiles les attendent chez eux, trépignant d’impatience. Lorsque leur pigeon apparaît à l’horizon, leur cœur se serre d’émotion. Pour calculer le temps et la vitesse, rien de plus simple : les plus anciens le font de tête, tandis que d’autres disposent des bagues électroniques sur leurs athlètes. Elles enregistrent toutes les données. “Quand le pigeon se pose sur la plaque en métal à l’entrée du pigeonnier, la bague transmet les informations ce qui permet d’obtenir plus rapidement les résultats”, explique Thomas. 

Au delà des compétitions, l’élevage est le point le plus important de la pratique. Pour Thomas et Thibaut, c’est la partie la plus intéressante. Chaque coulonneux a sa propre race de pigeons et leur but est de l’améliorer en faisant de la reproduction. “Et c’est ça la magie, faire sa petite potion magique et tenter d’obtenir le meilleur pigeon qui soit”. Bien sûr Thibaut a son préféré “c’est le numéro 72, le plus rapide, c’est une star”, qui a déjà remporté plusieurs compétitions. Âgé de 5 ans, la star a encore une belle carrière devant lui. Les pigeons peuvent prendre part aux compétitions jusqu’à l’âge de 10 ans.

Un sport qui bat de l’aile

Aujourd’hui, on compte environ 11 000 colombophiles en France, dont la moitié dans le Nord-Pas-de-Calais. «Rien que dans le Nord il y a environ 600 associations colombophiles. C’est quasiment une dans chaque commune », nous explique Jean-Jacques Dupuis, le président de la Fédération Française de Colombophilie. Si ce chiffre semble impressionnant, c’est nettement moins qu’avant. Le Nord de la France,  berceau de cette activité, voit avec tristesse son engouement  s’estomper.

Jean-Jacques Dupuis dans son bureau à la Fédération française de colombophilie, boulevard Carnot à Lille.

« La colombophilie est née dans les année 1870 » nous explique Jean-Jacques Dupuis, A cette époque, les pigeons avaient un but précis : transmettre des messages, notamment en temps de guerre. Maintenant, c’est juste un passe-temps. Mais c’est là que réside le problème. Une passion non lucrative, chronophage et nécessitant un certain budget, peut en rebuter plus d’un. Quand nous interrogeons Thomas sur le coût de son pigeonnier, il ne sait pas vraiment répondre « je ne pourrais pas chiffrer. Mais ça coûte, c’est sûr. Mais tout dépend du nombre de pigeons. Il y a le grain, le petit matériel, mais aussi la licence, et les frais de transport. Il y a aussi un vaccin, obligatoire, et à faire tous les ans. ».

Bien sûr, plus il y a de pigeons, plus l’entretien est conséquent “c’est un travail de tous les jours, explique Thomas, c’est surtout du travail au mois de décembre, quand nous faisons les accouplements. C’est à partir de février que l’on y va matin et soir. Après, durant la saison c’est plusieurs fois par jour.».

La bague d’identification, en jaune, possède les coordonnées du propriétaire.

Si la colombophilie est aujourd’hui en perte de vitesse, c’est notamment à cause  d’un manque de communication et de publicité. « On ne s’est pas suffisamment fait connaître au moment où on en avait besoin. A une certaine époque, on avait tellement de colombophiles, surtout dans le Nord-Pas-de-Calais, qu’on s’est dit que ça allait perdurer. Mais comme beaucoup de loisirs populaires, on a de moins en moins d’adhérents » s’attriste le président de la Fédération.

C’est une pratique mal connue du grand public. Un nuage de préjugés plane au dessus de cette activité. Les non-colombophiles confondent le pigeon voyageur avec le pigeon de ville, qui est porteur de maladies et détruit bâtiments et monuments. « Les gens ne sont pas au courant » selon Mr Dupuis. Il ajoute « Pour les reconnaître, il y a un moyen très simple : les pigeons-voyageurs sont bagués, avec un numéro avec l’année et le pays de naissance. Ils ont aussi une bague avec l’adresse ou le numéro du propriétaire ».

Une pratique parfois risquée

Si colombophilie rime avec passion pour certains, elle est synonyme de problèmes de santé pour d’autres. La maladie des éleveurs, touche de nombreux colombophiles. Le site colombophilie.fr nous renseigne sur ce fléau sanitaire « Il s’agit d’une affection pulmonaire provoquée par une exposition répétée de l’organisme à des substances étrangères, contenues notamment dans les déjections des oiseaux, mais aussi dans le sérum, l’œuf et les plumes». Il s’agit d’une maladie professionnelle affectant éleveurs de pigeons et volaillers.

Des études réalisées sur des associations colombophiles, notamment par le Dr M. Bourahla, montrent que 6 à 21% des éleveurs exposés peuvent développer la maladie. Elle se manifeste sous forme aiguë ou chronique. De simple état grippal au départ, la maladie peut gravement évoluer. Toux sèche, essoufflement, fièvre et douleurs musculaires, sont des symptômes récurrents.

En quête de plus d’explication, nous sommes allés à la rencontre de Thierry, kinésithérapeute à Chéreng. Il y a 20 ans, quelques-uns de ses patients étaient des coulonneux qui rencontraient cette maladie. En insuffisance respiratoire chronique, certains étaient même sous oxygène. Il nous raconte : « Ils avaient des séances de kiné respiratoire, prescrites par le médecin traitant, pour les soulager. Ce n’était pas leur métier, mais une passion, de père en fils, qui les tenait au corps. Ils avaient beaucoup de pigeons, entre 50 et 200. Leurs cages étaient propres, très bien entretenues. Mais cela provoquait des lésions irréversibles. Tout le monde, médecin et famille, leur disait d’arrêter, mais c’était des véritables passionnés. J’ai encore l’image d’un patient qui se déplace jusqu’à son pigeonnier avec sa bonbonne d’oxygène. C’était il y environ 25 ans, depuis je n’en ai plus eu ». La seule cure à cette maladie est de ne plus approcher de volatiles. Une décision impossible pour certains.

Des efforts pour dynamiser la colombophilie

Alors que cette pratique populaire semble s’essouffler, elle survit tout de même. Pour pallier la baisse du nombre d’adhérents, les colombophiles redoublent d’idées. Il existe de nombreuses compétitions pour dynamiser la pratique et la transmettre. Plusieurs pays en organisent : la Belgique, l’Angleterre, l’Allemagne ou encore les Pays-Bas.

La plus fédératrice de toutes est le tour de France. Une idée du président de la Fédération en personne. Le concept est simple. une vingtaine d’étapes, autant de participants et un but : transmettre la passion. Au delà du caractère sportif, c’est partager qui compte. « C’est plus symbolique qu’autre chose. On essaie de faire intervenir les élus, les écoles, la population. C’est plus dans un but de communication, de nous faire connaître » insiste son fondateur.

Cette pratique sportive intéresse également à l’échelle mondiale. A chaque concours international, le vainqueur est tout de suite repéré “vous pouvez être sûr qu’un émissaire chinois ou taïwanais surveille et contactera le premier du concours” plaisante Jean Jacques Dupuis. Il existe une demande des pays asiatiques. Ils exportent des souches d’élevages français dans leurs pays. 

Accessible à tous 

Pour attirer de nouveaux licenciés, la Fédération nationale compte sur les associations locales pour communiquer et créer de nouvelles vocations. Pour Jean-Jacques Dupuis, redynamiser cette pratique passe par la déconstruction des idées reçues : “cela ne demande pas plus d’argent ou de temps qu’une autre passion. C’est accessible à tout le monde et à tout âge”.

Malgré les frais à prendre en compte, comme la construction du pigeonnier ou les engagements aux épreuves, “ il est facile de se faire aider par d’autres coulonneux. C’est un milieu solidaire, les passionnés sont prêts à aider”. Selon le président de la Fédération, il y a aussi quelques astuces pour réduire les coûts, et en faire une activité abordable : “il est possible de construire soi-même son pigeonnier à moindre coût”. Quant au prix de la licence, 22 euros, il reste moins cher que certains sports, comme le judo ou le tennis, dont le prix s’élève respectivement à 40 et 30 euros l’année.

Un outil pédagogique 

Et si les pigeons étaient un allié pour l’apprentissage des enfants ? Avant de devenir président de la Fédération, Jean-Jacques Dupuis était directeur d’école. Il nous confie “j’avais installé un pigeonnier dans ma classe, à chaque élève, un pigeon. C’était une super expérience ! “. A la fin de l’année scolaire il organisait une course-relais, constituée d’un élève et d’un volatil. L’équipe qui cumulait le meilleur temps remportait la victoire. Une méthode pour inclure les enfants dans un projet, mais aussi leur donner plus de responsabilités : “ à tour de rôle, chaque jour, ils s’en occupaient. Ils étaient fiers de ce projet”. Apprendre les mathématiques en calculant la vitesse de vol, ou encore la géographie et l’histoire à travers le pigeon et tout devient alors beaucoup plus concret. Il repense avec nostalgie à cette époque. Le père de Thibaut se réjouit de voir son fils grandir dans cette passion, “c’est certain que ça donne des responsabilités aux enfants. Ce sont des animaux, quel que soit le temps et l’envie, il faut s’en occuper”, sourit-il. 

“La colombophilie ne disparaîtra pas du Nord” 

Jean-Jacques Dupuis en est persuadé, la colombophilie n’est pas prête de s’éteindre dans le Nord. La crise sanitaire de cette rentrée 2020 bouleverse les loisirs des français. Les pratiques en plein air ont la cote. Témoignage de ce retour à la nature, l’équitation est passée en troisième position des sports les plus populaires dans le département en septembre dernier. Thomas Leclercq, président de l’association de Chéreng, nous confie ne pas avoir constaté de baisse du nombre d’adhérents : “le nombre est stable depuis 6 ans”. Avec près de 600 associations, le Nord est loin d’en avoir terminé avec la colombophilie. Le président de la fédération mise sur la jeune génération. “Le vice champion de France 2019 à 23 ans ! Il y trois personnes de moins de 35 ans sur le podium. J’espère qu’ils reprendront le flambeau dans le Nord”, s’enthousiasme-t-il. Du haut de ses 10 ans, cela ne fait aucun doute pour Thibaut : il sera un coulonneux et il en est fier. Avant de se quitter, il nous glisse : “si j’ai des enfants, il y a de grandes chances que je leur transmettre ma passion”.

Photos: Louis Nam

Rédaction: Louis Nam, Alice Gadenne, Lola Mahieu