L’affaire Freeze Corleone ou la place du rap dans les médias

Il n’a fallu que cinq jours après la sortie de son album LMF (La Menace Fantôme) pour que le rappeur Freeze Corleone se retrouve dans la tourmente. Accusé d’antisémitisme et d’apologie du nazisme, le parquet de Paris a ouvert une enquête. Analysons comment cette polémique l’a propulsé au cœur d’une tempête médiatique.  

Les textes du rappeur Freeze Corleone font polémique. Crédit : @hinaa_sama

Politiques, réseaux sociaux, fans, journalistes, tous n’ont pas hésité à dire si oui ou non, Freeze Corleone a été trop loin avec ses punchlines. Aujourd’hui, le rappeur se retrouve accusé d’antisémitisme. Le 16 septembre, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) a accusé Freeze Corleone de faire « business de son obsession des juifs ». Leur publication sur Twitter d’une compilation vidéo, qui recense les paroles mises en cause, n’est pas passée inaperçue. Ces punchlines ont littéralement choqué la communauté qui vient tout juste de découvrir ce nouvel artiste.

Une polémique dont s’est rapidement saisie de nombreux hommes politiques. Le délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah) Frédéric Poitier a signalé auprès du procureur avoir recensé neuf passages constituant une incitation à la haine raciale. Dans la journée, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour « provocation à la haine raciale » et « injure à caractère raciste », a précisé le procureur de la République Rémy Heitz.

En passant par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, jusqu’à l’Assemblée nationale, les politiques se sont montrés fermes. Une cinquantaine de députés LREM expliquent que « notre République ne peut accepter que la pseudo expression artistique puisse servir de prétexte aux appels à la haine ou à l’apologie du terrorisme ». Les politiques demandent plus de responsabilités de la part des plateformes de diffusion de musique. Par la suite, Deezer et Youtube retireront certains de ces titres, « pris en accord avec leur politique relative aux contenus incitant à la haine ».

Un débat qui prend tout son sens de nos jours et qui pose une réelle question d’actualité : quelle est la limite de la liberté d’expression ? Quelle est la limite à ne pas franchir tout en exerçant son art ?

Freeze Corleone, un rappeur controversé

Issa Lorenzo Diakhaté, de son vrai nom, est le cofondateur du groupe 667, également surnommé la Ligue des Ombres. Rappeur au style unique, il se différencie du rap mainstream. Difficile à cerner et à comprendre, il nous livre à travers une véritable technique, un univers sombre, marqué par les théories du complot et les sociétés secrètes.

Le rappeur qui s’appelle lui même dans ses couplets « Chen Zen » en référence à Bruce Lee, multiplie les références historiques et notamment son obsession pour le IIIe Reich, pouvant parfois dépasser les limites et laisser apparaitre une certaine ambiguïté.

« J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 » (dans le son « Bâton Rouge », 2018)

« Chen Zen, j’ai les techniques de propagande de Goebbels » (dans le son « T.H.C. », 2017)

Freeze Corleone se présente comme l’un des rares rappeurs à mêler à la fois références et provocation, quitte à bouleverser et choquer son audience. À l’heure actuelle, cette authenticité dans le rap français a fait de lui un rappeur gagnant en notoriété, mais aussi un rappeur largement critiqué.

Alors même que son label Universal Music France lui tourne le dos, il entre tout de même dans le top 5 Monde Genius avec les morceaux Freeze Raël (deuxième position) et Rap catéchisme (quatrième position).  

Souvent comparé comme le nouveau Dieudonné, la quasi-totalité des médias, à part les médias rap, dénoncent des propos incitant à la haine envers la communauté juive. En cause ? Certaines de ses punchlines :

« Lin n sur V pour les concentrations

J’suis à Dakar, t’es dans ton centre à Sion

S/o les Indiens d’Amérique, s/o l’esclavage

R.A.F. des *bip* » (dans le son « hors ligne », 2020)

Le magazine hebdomadaire Marianne fustige l’artiste qui met clairement en opposition la mémoire de la Shoah avec celle d’autres crimes ou génocides et qui ne reconnait que, comme légitime, les crimes de l’esclavage ou de la colonisation en Afrique, justifiant son « rien à foutre des « camps de concentration » » (R.A.F. des *bip*). Dans son morceau s/o Congo de 2016, le rappeur est aussi mis en cause pour sa phrase « Tous les jours, R.A.F. de la Shoah ».

« Une relativisation du génocide juif » qui ne laisse pas indifférent le rédacteur Paul Didier chez Marianne. Il décrit « un imaginaire du complot juif mondial centré autour de l’accumulation de richesse et l’affirmation d’un prétendu « antisionisme » qui n’est qu’un antisémitisme qui n’ose pas dire son nom. » Freeze Corleone prônerait un « nouvel antisémitisme, qui se répand majoritairement dans les banlieues. »

« Tout pour la famille pour qu’mes enfants vivent comme des rentiers juifs » (dans le son « 669 », en featuring avec Lyonzon, 2018)

Mais selon l’auteur, le rappeur irait plus loin en prônant aussi « la guerre des identités entre elles, principalement celles des Noirs contre les Juifs. » La classe politique est donc inquiète que cette nouvelle génération prenne parti pour le rappeur.

Des médias généralistes ou une méconnaissance de la culture urbaine

Quand les politiques ou journalistes critiquent sa mélodie, d’autres la prônent. Quelques jours plus tard, Youtube reviendra sur ses choix et remettra la discographie du rappeur. Changement d’opinion ?

Bien que la majorité des médias campe sur leurs positions, seul le billet d’Olivier Lamm, chef adjoint du service Culture de Libération adopte un tout autre angle. Seul à comprendre l’avis des fans, il décrit « un artiste extrême et exigeant, à l’écriture minutieusement codée, avec un attrait tout particulier pour l’ésotérisme, les sociétés secrètes, les théories du complot ».

Le monde du rap serait incompris, sans cesse persécuté par les médias qui lui reproche ses excès, et qui ont « rarement pris la peine d’analyser cette obsession malsaine d’un rappeur longtemps lové dans l’underground ».  Quant à son label Universal Music France, le journaliste s’étonne que celui-ci n’était pas au courant de la tonalité de ses paroles, à croire qu’il venait juste de découvrir l’univers de son artiste. Les médias généralistes ne seraient que factuels oubliant l’importance d’analyser son projet.

« C’est d’autant plus dommage qu’aucun média généraliste, encore moins les responsables politiques, n’a de temps ni d’intérêt pour plonger dans une œuvre complexe afin de déterminer pourquoi et comment elle serait effectivement répréhensible, ou tomberait sous le coup de la loi. »

Chez Marianne, confrère ou non, la guerre est déclarée. Le journaliste Samuel Piquet n’a pas hésité pas à contrecarrer tous les propos d’Olivier Lamm, se moquant même de l’article du journaliste :

On ne sait pas si Corleone a fait au journaliste de Libé « une proposition qu’il ne pouvait pas refuser », mais on Freeze le ridicule. 

Mehdi Maïzi, journaliste de référence du rap, rejoint l’avis de Libération soulignant une « indignation à géométrie variable ». Pourquoi vouloir boycotter le rappeur alors que Michel Sardou, entre autres produit des textes racistes, s’exprime sur Twitter. La culture rap serait encore jugée à tort et à travers.

Ce débat serait plus qu’une simple polémique, remettant en cause les relations qu’entretiennent les médias généralistes avec le rap et rappelant la médiatisation de la bagarre entre Kaaris et Booba en 2018. L’histoire se répète. Aucun des spécialistes actuels n’est invité sur les plateaux télévisés pour décrypter le sujet ; alors que des médias rap se sont implantés dans le milieu journalistique. Parlons par exemple de Booska-p, média le plus influent dans le genre musical.  

Et bien que ces spécialistes soient contactés, ils expliquent leurs refus étant donné que ces médias dits « généralistes » ne laissent aucune place au débat. Comme l’explique l’article de Hanada Mostefa sur Hypebeast, la presse ne traiterait « seulement le rap sous le prisme du bad buzz. La télévision et les grosses rédactions n’arrivent plus à asseoir leur pouvoir sur les générations biberonnées au web. »

Comme vous l’avez bien compris, la plupart des médias généralistes ont pris parti, sans avoir même pris le temps de démêler le vrai du faux. Certains n’ayant pas connaissance du rappeur auparavant, ont pensé que la vidéo diffusée par la Licra était les paroles d’une seule chanson du rappeur ; alors que celle-ci est une compilation d’extraits d’albums. Seulement, le rôle d’un journaliste est de vérifier les faits.

À savoir qui aura le dernier mot, chacun campe sur ses positions. Quant aux fans, conscients des textes du rappeur, ils voient en ces rimes, une forme de provocation. Prises hors contexte, ces paroles n’auraient aucun sens. Freeze Corleone provoquerait la communauté juive pour dénoncer d’autres crises actuelles, celles dont il est originaire. La colonisation de l’Afrique, ou les génocides particulièrement au Congo devrait avoir la même médiatisation que le génocide juif.

On peut le retrouver dans sa chanson s/o Congo (avec son s/o signifiant shout out en anglais) dans l’album F.D.T (2016) :

« Tous les jours, R.A.F. de la Shoah

Gaddamn, s/o Congo

667, qualité comme de la soie

Négro, s/o Bongo« 

Selon ses auditeurs, Freeze Corleone mettrait en lumière le Congo ; où les conflits seraient oubliés. Or, ce n’est pas pour autant que ses fans cautionnent des propos jugés haineux, et encore moins antisémites.

Les politiques auraient un double discours : d’un côté le rap est censuré, de l’autre ;  les politiques défendent les caricatures de Charlie Hebdo, ou bien encore, Eric Zemmour déjà condamné pour des propos similaires, et qui a quartier libre sur CNews.

Par ailleurs, la communauté artistique a tenu à soutenir le rappeur, notamment Laylow, Dinos, Kalash Criminel, Seezey, Shay, Barack Adam… Aujourd’hui, le rap français tient à défendre l’un des siens, sa liberté d’expression, de création et que la présomption d’innocence n’appartient pas qu’à une minorité.

Malgré cette controverse, son album LMF n’a eu besoin que de trois semaines pour être certifié disque d’or, le premier de sa carrière. Comme l’explique bien l’article du média Mouv, l’univers de Freeze Corleone n’est pas à mettre dans les mains de n’importe quel auditeur, ces thématiques sont à prendre avec du recul.

D’ailleurs, le rappeur ne s’est jamais exprimé sur le sujet, libre alors aux auditeurs d’interpréter son travail. À chacun d’en juger, avec modération.

Noémie Loiselle

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