Nicolas et la rue : « Je marche sans savoir où je vais »

Mais vers où marchent donc ces personnes que nous englobons sous le nom de “SDF” (Sans domicile fixe) ? Qui sont ces invisibles de la rue et dans quelle direction se dirigent-t-ils? Existent-ils des boussoles pour les guider et les sortir de la précarité ?

Il est neuf heures du matin, et Nicolas, 37 ans, traîne des pieds à l’entrée de la Gare Lille Flandre. “Celle qui m’a donnée ce prénom c’est une grande garce mais c’est pas ma mère. Je sais que c’est une femme, mais dans ma tête elle n’est pas humaine, elle ne m’a jamais aidé.” 

Nicolas, vêtu d’une veste de sécurité qu’un agent lui a donné

Cela fait 10 ans maintenant qu’il est en situation de précarité, sans logement, ni emploi. Familier des gares, il n’est pas rare qu’il voyage au hasard. “Avant j’avais un objectif, plus ou moins. Aller en Angleterre. Rejoindre une amie. Et puis on m’a fait des crasses, raconté des cracks, et maintenant ça se mélange dans ma tête, je marche sans savoir où je vais« , raconte-t-il. 

Ce matin, c’est de Calais que Nicolas a pris le train: “je viens de Vichy, et j’ai pas mal traîné à Calais. J’ai des repères mais ya beaucoup de gens qui me l’ont mise à l’envers. Y a des types qui ne me veulent pas du bien. Et j’ai envie de me venger… je sais pas si ça m’apportera du bon.” 

Son quotidien ? Marcher, s’asseoir, et penser… seul.  “Ça me fait du bien de parler. Sinon ça tourne dans ma tête et je sais plus ce qui est vrai ou faux. Y’en a qui m’ont dit que j’étais un malade mental. D’ailleurs parfois je me demande si je suis fou”. 

Après un long silence, le regard au loin, Nicolas se met en quête d’une cigarette, s’éloignant de Lille Flandres. “Je fume trop.. j’arrive pas à me débarrasser de ces merdes. Mais je bois pas trop, faut pas en rajouter. Je croise tout le temps des types bourrés, ça me fait flipper.” 

Nicolas, place de la République, fumant son cigarillo

Place de la République, Nicolas fatigue, et s’arrête sur un banc pour fumer le cigare qu’un passant lui a donné. “J’ai mal à la cheville. Une fois un type m’a pissé dessus, alors je me suis levé, j’ai voulu me défendre, et son chien m’a mordu. Je lui en veux pas (au chien), j’adore les animaux. Mais j’ai encore mal et je boite maintenant.” Après quelques bouffées, Nicolas se met à tousser puis crache, honteux. “Pareil, un autre jour un type m’a foutu un couteau sous la gorge, et j’ai dû mal à parler et déglutir depuis…”. D’autant que la condition de Nicolas n’est pas favorable à une prise en charge par le milieu médical: “je me suis fait virer des pharmacies, et puis, sans papiers dans les hôpitaux, personne ne s’occupe de toi. Alors je me suis habitué quoi.”

Ce qu’il trouve de plus beau chez lui : ses yeux bleus

Il faut dire qu’il est difficile de conserver toutes ses affaires en sécurité dans un petit sac à dos: “Je suis quelqu’un de gentil mais j’ai fait trop confiance. On m’a volé mes papiers, ma guitare… maintenant il me reste une couverture dans un sac, des piles, et puis des masques là qu’un mec m’a filé ce matin dans la rue. “ La guitare, Nicolas en joue depuis quelques années déjà. Ce qu’il préfère ? Jimmy Hendrix. Avant qu’on ne lui vole son instrument, la musique était un moyen de gagner quelques pièces, et de passer le temps: “il y a des journées qui passent plus vite que d’autres, quand tu joues, ou quand tu dors par exemple”.

Arrêt sur les marches de la République pour reposer sa jambe

Mais dormir est un luxe que les sans-abris ne peuvent pas toujours s’offrir. Certaines nuits sont plus difficiles que d’autres et il n’est pas rare que Nicolas ait du mal à trouver le sommeil. En écoutant “Little Wings” pourtant, ses yeux se ferment et ses pensées s’envolent… “Excuse moi si parfois je suis ailleurs ou que je t’écoute pas, je ne sais pas si c’est la fatigue ou quoi… j’ai pas dormi cette nuit ni la nuit d’avant. Et puis j’ai fumé un pétard, ça m’aide pas ces trucs (…)”.

Attablé à un café, perdu dans ses pensées

Trêve de repos, la marche reprend. Les pas de Nicolas le dirigent vers l’Église “J’aime bien les Eglises. Je crois en Dieu, mais comme une forme d’instinct intérieur qui te guide.” Sur le chemin, une association lui propose un sac de vivres, et un café. Il accepte silencieux ces dons, les sourcils froncés en direction des passants qui le regardent avec curiosité: “J’aime pas quand les gens ricanent autour de moi. Je sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression qu’ils ne me respectent pas. Enfin je sais que c’est dans ma tête mais bon”.

Assis sur les marches d’un immeuble, Nicolas a du mal à cacher son émotion. Cela fait longtemps qu’il ne s’était pas confié, et la sensation est étrange: “je fais plus trop confiance, ça me fait bizarre de te parler… ça me rappelle Charlotte, et ça me donne envie de pleurer. Je l’ai rencontrée en psychiatrie, et puis elle a disparu, certains m’ont dit qu’elle était morte… des trucs comme ça. Et je n’arrive pas à ne pas y penser.”

Nouvel arrêt, Nicolas a reçu un sac pic nique de la part d’une association

Parfois la colère et la frustration sont insupportables. Nicolas perd ses moyens lorsqu’il croise quelqu’un qui l’embête: “Tu vois mes mains là ? Bah quand je suis énervé je préfère taper dans un poteau plutôt que sur la personne qui m’a énervé. Mais voilà ça arrange rien hein”. Et dans ces cas là, fumer constitue aussi une forme d’échappatoire… “le shit j’en trouve par terre, mais je fais gaffe parfois j’ai eu des bad trip je sais pas ce qu’il y avait là dedans mais putain…”

Des mains abimées par le froid, et la colère

Nicolas peine à raconter ce qui s’est passé en 2010. “Je travaillais dans le vert.  J’ai été dégoûté du travail, les patrons tout ça. Je sais pas si je suis prêt à travailler à nouveau dans ce système… » Soudainement, il s’énerve : « Arrête de poser des questions, moi aussi je veux en poser ! Je suis un peu magicien, j’arrive à deviner un peu des gens. T’es un genre de tintin en nana toi non ?”.

Afin de suivre son évolution, il était question de retrouver Nicolas mercredi soir à l’ABEJ, 29 rue de Solférino, un organisme dédié à la prise en charge des sans abris. Malheureusement, arrivées sur place, et sans moyens de communication, pas de traces de Nicolas.

Emilie Cordier