Il y a plus de 90 ans naissait la téléphotographie

Il y a plus de 90 ans, le quotidien Le Grand Écho du Nord présentait dans un de ses articles un appareil de transmission de photographies des usines allemandes Siemens. La téléphotographie, comme on l’appelle, est aujourd’hui d’une immense facilité. Revenons sur son histoire et son lien avec la presse.

Article du Grand Écho du Nord le 5 décembre 1928. Source : Gallica

La téléphotographie est un « procédé de transmission à distance de clichés photographiques par l’intermédiaire d’un circuit électrique »

Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales

Envoyer une image n’a jamais été aussi facile qu’aujourd’hui. Que ce soit par bluetooth, par message, grâce aux réseaux sociaux, tout le monde est capable assez facilement d’envoyer une photo à n’importe qui. Pourtant il y a moins d’un siècle, tout cela n’était pas évident, ce qui compliquait grandement le travail de la presse. Il s’agit comme l’écrit l’historienne Myriam Chermette d’un « phénomène inéluctable du journalisme contemporain ».

Un procédé qui intéresse la science depuis le XIXe siècle

La transmission d’images a intéressé la science dès le XIXe siècle. Avant même que les premiers clichés photographiques ne voient le jour, les scientifiques se demandaient déjà comment transmettre des dessins ou des écrits manuscrits à distance. On s’appuyait alors sur les avancées technologiques de l’époque : le télégraphe et le réseau électrique. Divers inventeurs européens avancèrent sur le projet : le chercheur écossais Alexander Bain, l’Anglais Frederik Bakewell ou encore Giovanni Caselli qui invente le pantélégraphe. Ces innovations ont permis d’avancer par la suite sur la téléphotographie au cours du XXe siècle. Mais le problème était plus complexe. Le dessin n’avait que deux couleurs : le noir et le blanc. Alors que la photographie possédait diverses teintes de gris.

Le chercheur Shelford Bidwell se lance. Il utilise le sélénium, un élément chimique, et fabrique un appareil. Toutefois, il n’est pas assez performant pour espérer une exploitation commerciale. C’est finalement Arthur Khorn, chercheur en Allemagne, qui aboutit en 1904 à la transmission d’une photographie entre Munich et Nuremberg. Le journal L’Illustration décide de passer un contrat avec lui pour le contrôle de ce procédé en France mais sans grand succès. Déjà la téléphotographie intéressait la presse mais sa qualité reste médiocre et sa transmission est longue et coûteuse.

Le bélinographe

En France c’est Édouard Belin qui va apporter des nouveautés à la téléphotographie. Il met le sélénium de côté car cet agent est rarement fiable et constant, et décide d’utiliser la gélatine bichromatée. Les photographies vont être plus précises et présenter différentes teintes. En novembre 1907, une première expérience sur le circuit Paris-Lyon-Bordeaux-Paris permet de transmettre l’image d’une petite chapelle en 22 minutes. En 1913, Édouard Belin perfectionne son appareil en le miniaturisant pour le rendre plus simple à transporter. Il lui donne un nom : le bélinographe. De nouveaux essais sont faits et cette fois-ci avec la collaboration de journaux. En mai 1914, lors de l’inauguration de l’Exposition internationale de Lyon, Le Journal publie en Une une photographie de l’événement. En légende nous pouvons lire : « La photographie que nous publions, prise hier à Lyon, fut transmise en 4 minutes par la ligne téléphonique ». On y voit quatre personnes : le maire de Lyon, Édouard Herriot, l’organisateur de l’événement, le docteur Courmont, le ministre du Commerce, Marc Réville, et le préfet du Rhône, Victor Rault. Toutefois les visages sont méconnaissables à cause du manque de précision de la photographie transmise.

Article en Une du Journal le 13 mai 1914. Source : Gallica

Le manque d’engouement de la presse

Alors que l’appareil peut se révéler fort utile aujourd’hui, à l’époque il ne le fut pas autant. Le bélinographe fait preuve de certains défauts qui vont désenchanter la presse française. La transmission est longue et complexe, la qualité de l’image n’est pas exceptionnelle, le coût est conséquent… Tout cela bloque la presse française. En 1927, M. Belin améliore son appareil, mais ça ne suffit toujours pas. Le bélinographe connaîtra un plus grand succès en Grande Bretagne où un réseau est installé en 1928.

Alors pourquoi la presse française ne profite pas plus de cette opportunité ? Avant les années 1930, les illustrations mises en avant dans les journaux étaient essentiellement de vieilles photographies, des portraits ou des vues géographiques. Elles ne servaient que d’illustration et étaient déconnectées de l’actualité. Les images dites « actuelles » étaient réservées à la vie politique parisienne et aux événements sportifs ou exceptionnels. Donc la téléphotographie ne paraissait pas utile aux yeux de la presse française. On le voit dans l’article du Grand Écho du Nord publié le 5 décembre 1928. L’article ne fait que quelques lignes et est peu mis en avant. Pour ce qui était des magazines de photos, les images transmises ne présentaient pas une assez bonne qualité.

« Une citoyenne dont bien peu s’avisent de contester les droits »

Dans les années trente, tout change. Le foisonnement de la presse magazine, l’accroissement de la fréquentation des salles de cinéma et le développement de la photographie amateur participent à l’engouement de la presse pour la photographie. Cette dernière est de plus en plus présente dans l’actualité. Des journaux se lancent dans ce domaine. C’est le cas de Paris-Soir qui se présentait comme un « grand journal d’informations illustrées ». Le Journal va dire pour sa part qu’il est « composé pour être vu, rédigé pour être lu ». Comme le dit si bien le directeur de l’agence Keystone, Alex Garaï, la photographie fut longtemps « Cendrillon dans le journalisme d’information » puis devint « une citoyenne dont bien peu s’avisent de contester les droits ». Dans la seconde moitié des années 1930, 4 images sur 5 sont des scènes d’actualité. Elles ne sont plus de simple ajout pour illustrer un article mais montrent l’actualité, elles apportent un plus que le texte ne peut montrer.

La photographie doit à présent être actuelle. Dans le journalisme, les faits abordés doivent être de plus en plus récents. Plus la nouvelle est fraîche, plus le lecteur est intéressé. Il s’agit d’un concept anglais : la news value. Dans cette optique, l’image doit aussi être récente et donc quand les faits se déroulent loin des imprimeries, la rapidité de la transmission de l’image est importante. Ainsi le bélinographe correspond désormais aux besoins de la presse.

Mais alors pourquoi ce temps de latence ? Pourquoi a-t-il fallu attendre près de 15 ans pour voir la presse s’emparer du bélinographe ? À la fin des années trente, c’est le développement du chemin de fer et de l’automobile. Il y a une volonté générale de rapidité et d’immédiateté. La téléphotographie entre dans ce concept. En 1935, Le Journal écrit dans un éditorial : « La Terre a depuis 1892 nettement rapetissé. On se rit de la distance. Nous voulons tout connaître et le connaître très vite ». Le journalisme ne fait pas exception. Les événements traités dans l’actualité sont exceptionnels et doivent êtres suivis tous les jours. Le journaliste doit donc récupérer les informations et les transmettre le plus rapidement possible. Demain, l’information sera « périmée ». Dans les années trente c’est l’arrivée d’Hitler au pouvoir, c’est la crise des Sudètes en septembre 1938 qui secoue toute l’Europe, c’est la peur d’une nouvelle guerre. Les chefs d’État se rencontrent afin d’éviter le pire. Les rencontres sont suivies par les médias et photographiées. Le 17 septembre 1938 est publiée une photographie de l’entrevue de Berchtesgaden entre Chamberlain, Hitler, Ribbentrop et Neville Henderson. Quelques jours après, le 25, on voit dans les journaux Hitler et Chamberlain se serrant la main. Et enfin 5 jours plus tard, ce sont les accords de Munich qui sont photographiés.

« La téléphotographie a ainsi obtenu, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, une reconnaissance, à la fois théorique en ce qui concerne les possibilités techniques du procédé et pratique par l’usage qui en est fait dans la presse »

Myriam Chermette, historienne

Aujourd’hui, nous ne pourrions imaginer une presse sans téléphotographie tant la vitesse de l’information est primordiale.

Léa Comyn