Paul Marchand, le reporter de guerre qui sympathisait avec le diable

Paul Marchand était reporter de guerre. Dans les années 90, il a couvert les conflits au Liban, puis ceux en ex-Yougoslavie. Au cœur de la guerre, cet ambivalent a traqué la mort toute sa vie pour finalement la trouver chez lui. En 2009, Paul Marchand se suicide par pendaison.

Les reporters de guerre Paul Marchand, au centre, et Rémy Ourdan, à droite, à l’aéroport de Sarajevo, vers 1992-1993. PATRICK CHAUVEL.

Paul Marchand est né à Amiens le 1er octobre 1961. Étudiant à l’Institut d’études politiques de Grenoble, il fait ses armes de journaliste au sein d’une radio privée du nom de Radio 100. Entre deux années universitaires, il travaille comme brancardier. Il est alors confronté à son premier cadavre. Le premier d’une longue liste. Celui d’un enfant de 7 ans. À 22 ans, il abandonne ses études pour partir couvrir la guerre civile à Beyrouth. Pendant de nombreuses années, il est le seul journaliste occidental à exercer du côté musulman, à Beyrouth-Ouest. Il travaillera notamment pour Radio France et Radio Canada. Considéré comme en danger par le gouvernement français, il est expulsé de force à Chypre. Malgré son jeune âge, Paul Marchand fait déjà preuve d’une détermination sans faille. Il s’enfuit et retourne à Beyrouth-Ouest.

Paul Marchand était un original. Apprécié ou non, il ne laissait jamais indifférent. Mystérieux personnage caché derrière ses imposantes lunettes et son bonnet marin, sa silhouette élancée lui aurait permis d’échapper à une prise d’otage. En 1987, le journaliste Roger Auque est enlevé par des hommes du Hezbollah. Paul Marchand est à ses côtés, pourtant il est épargné. Après l’enlèvement, un des ravisseurs demanda à ses compagnons pourquoi ils l’avaient laissé là. On lui répondit que la grande taille de Paul le rendait trop encombrant.

Il disait avoir dans la tête une petite lumière rouge qui s’allumait lorsque le danger était trop important. Pourtant, Paul Marchand était addict au risque. Après la guerre du Liban, le reporter se rend à Sarajevo pour couvrir celle de Bosnie Herzégovine. Il n’a pas froid aux yeux et fait preuve d’une certaine défiance face à la mort. Il sillonne les routes de la ville assiégée au volant de sa Ford Sierra. À l’arrière, il a inscrit : « Don’t waste your bullets, I am immortal » (Ne gâchez pas vos balles. Je suis immortel). En 1993, il est grièvement blessé par un tir de sniper. Il est rapatrié à Paris et s’en sortira, miraculeusement.

Remis de sa blessure, le journaliste part vivre à Montréal et se consacre alors à la littérature. Il écrira cinq livres dont Sympathie pour le Diable, dans lequel il décrit son expérience en tant que reporter de guerre. Le récit est cru. Le lecteur n’est pas épargné, tout comme lui ne l’a pas été sur le terrain. Il n’a jamais cherché à l’être. En tant que reporter, il n’a cessé de provoquer la mort. En tant qu’auteur, il n’hésite pas à provoquer ses lecteurs. Ses livres abordent des thématiques très dures, comme l’inceste. Souvent qualifié de « grande gueule », Paul Marchand était d’une honnêteté sans filtre. Il ne s’inquiétait pas de susciter la polémique. En 2003, il est interviewé par Ariel Kenig pour Zone littéraire. Interrogé sur le décès du journaliste Patrick Bourrat, il ne marche pas ses mots : « Bourrat était une sorte de fumiste, comme d’autres. Pendant le Kosovo, il a manqué d’être viré parce qu’il était une sorte de petit escroc. Il avait facturé en note de frais la location d’un hélicoptère de l’armée française ! C’est dramatique : un homme est mort, mais j’en ai rien foutre. C’était un brave garçon tellement con qu’il en est mort. Je n’ai pas de respect pour ce personnage-là et très peu de journalistes en ont. Il n’a jamais mis les pieds en Tchétchénie alors qu’il était correspondant à Moscou, et ça, c’est scandaleux ».

Personnage controversé, Paul Marchand était avant tout un journaliste talentueux. À l’époque du conflit en Bosnie Herzégovine, le peu d’informations transmises était souvent de mauvaise qualité. Le reporter s’est battu pour remédier à cela. Il ne s’avouait jamais vaincu car selon lui, un journaliste doit être là où il ne devrait pas. Un soir à Sarajevo, lorsque la morgue fut interdite aux journalistes, il offrit de quoi boire et fumer à un policier pour pouvoir y entrer. Le reporter nourrissait une obsession morbide pour la mort. Au tout début de son livre, il écrit : « Pour un journaliste, le bilan d’une journée de combat ou de bombardements dépend essentiellement de l’amour qu’il a pour le travail précis, bien fait. Autrement dit de l’amour qu’il porte aux cadavres ». Il passait des nuits entières dans les morgues à compter le nombre de victimes. Alors que ses collègues préféraient rester en retrait, il n’hésitait pas à saisir l’orteil des cadavres pour déterminer le jour de leur mort. De cette manière, il s’assurait de communiquer un bilan quotidien précis du nombre de morts. C’était un journaliste rigoureux, pour qui la précision faisait toute la différence. Si le reporter passait autant de temps en compagnie des morts, c’est parce qu’il les considérait comme le visage de la guerre : l’objectif d’une guerre, c’est de tuer. Selon lui, l’opinion publique réagit en fonction du nombre de victimes. Plus le conflit est sanglant, plus il aura d’importance à ses yeux et donc plus elle s’indignera. Alors, pas question d’oublier le moindre cadavre.

Mais Paul Marchand ne se contentait pas d’évoquer la guerre. Il la vivait de l’intérieur. Il l’incarnait. Dans une émission de France culture, Renaud Girard, correspondant de guerre et chroniqueur international pour le Figaro, explique : « Il ne cherchait pas à se protéger psychologiquement, il voulait vivre l’expérience jusqu’au bout ». C’est grâce à cela qu’il était capable de relater les faits avec autant de réalisme, de précision et d’authenticité. Voilà pourquoi les reportages de Paul Marchand étaient aussi marquants. En 1987, un jury italien lui décerne le Prix Almèrigo Crilz. Un de ses articles est affiché au mur de plusieurs écoles. Des écoliers pleureront à sa lecture. En 1994, il reçoit le Prix spécial du jury du Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre. Dans Sympathie pour le Diable, il écrit que « l’horreur se raconte à travers un vocabulaire qu’il reste à inventer ». Il est évident qu’il est difficile de seulement imaginer la réalité de la guerre lorsque l’on ne l’a pas vécue. Mais s’il est possible d’en avoir seulement un petit aperçu, la simplicité, le réalisme et la brutalité des mots de Paul Marchand sont ce qui permet de s’en rapprocher le plus.

Pour lui, la mort représentait également une certaine paix au coeur des conflits. Dans son livre, il explique que l’empreinte de la douleur ne s’inscrit pas sur le visage des morts, contrairement à celui des vivants. Eux sont conscients de l’horreur ambiante. Il avoue que cela lui permettait aussi de voir à quoi il ressemblerait lorsque son heure serait venue. L’air paisible des cadavres lui offrait un aperçu rassurant de la mort dont, malgré nos croyances personnelles, nous ne savons finalement pas grand chose. Par ailleurs, cette obsession de Paul Marchand n’était surtout pas symptomatique d’un mépris de la vie. Rémy Ourdan est aussi intervenu dans l’émission de France culture. Il décrit le reporter comme quelqu’un de très vivant. La guerre met en lumière la valeur de la vie et c’est ce qui lui plaisait. Les bombardements risquaient de surprendre Sarajevo à n’importe quel moment. Pourtant, les gens n’oubliaient pas de vivre. Ils sortaient danser, boire des verres et faire des rencontres. Le journalisme ne faisait pas exception à la règle. Durant ses 15 mois passés dans la capitale, il vivra plusieurs histoires d’amour dont une avec Boba, son interprète. « Dans la guerre, il y a un amour extrême de la vie » ajoute Rémy Ourdan.

Le personnage de Paul Marchand ne se résume pourtant pas à ses excentricités. Bien qu’il était profondément attaché aux faits et à la réalité du terrain, c’était un homme de convictions qui n’hésitait pas à s’engager pour les défendre. Il associait la vérité à la justice. À travers ses prises de parti, le témoin est parfois devenu acteur, quitte à mettre de côté sa neutralité journalistique. À Sarajevo, il traversait parfois les lignes ennemies et allait chercher des ravitaillements pour la population, délaissée par la communauté internationale. Le reporter était devenu un paria parmi ses collègues. « Mais moi je lui pardonnais tout. Parce que je savais qu’il était hypersensible et pas bien dans sa peau et qu’il s’était inventé un personnage pour se protéger », confesse Roger Auque. Plus tendre qu’il n’y paraissait, Paul Marchand était un homme d’une rare humanité. Il semblerait qu’il n’ait jamais supporté son impuissance face aux horreurs de la guerre.

En 2019, Guillaume De Fontenay retranscrit Sympathie pour le Diable à l’écran. Le film du même nom s’applique à dépeindre un portrait juste et honnête de Paul Marchand. Le journaliste n’est jamais représenté comme un héros. Le réalisateur révèle les méthodes de travail du reporter, sans pour autant oublier d’exposer celles de ses collègues. Paul Marchand était un excellent journaliste, mais ce n’était pas le seul. Selon lui, il y a différentes façon d’exercer ce métier et il est important de le souligner. Dans une critique du film, Bernard-Henri Lévy confie qu’il a déjà croisé Paul Marchand à Sarajevo. Après avoir avoué qu’il n’avait guère de sympathie pour lui, il déclare : « Mais je dois dire que, découvrant le film que Fontenay consacre à sa jeune vie, tourmentée et brisée, je me reproche ce rendez-vous manqué ». Il ajoute ces paroles : « J’entrevois, chez ce faux cynique, derrière son énergie boudeuse et sa part de ténèbres, une façon de transformer sa mélancolie en principe d’action, de brûler ses vaisseaux pour mieux porter l’incendie chez les âmes faibles et les cœurs tièdes, qui le rend, à l’écran, inoubliable et bouleversant ».

Le journaliste a fini par quitter les zones de guerre mais son esprit est resté au coeur des conflits armés. La paix semble avoir libéré ses démons puisqu’en 2009, Paul Marchand se suicide. « L’horreur est une épreuve secrète qui ne se transmet pas. C’est une blessure que seule la mort peut atténuer ».

Mathilda Calais