Pour la radio, aucune sympathie pour le diable !

Dans les années soixante, le rock est devenu l’hymne d’une génération rejetant ouvertement les codes d’une société encore bien puritaine. Très rapidement, les radios commencent à censurer les morceaux considérés comme choquants. C’est alors qu’émergent les radios pirates, dont la création participera à populariser le rock dans toute l’Europe.

La musique rock apparaît au début des années cinquante aux États-Unis. Dans le contexte ségrégationniste de l’époque, la musique est divisée en deux catégories : la musique des Noirs, comme le jazz et le blues, et la musique des Blancs, telle que le folk et la country. Le rock est le fruit du mariage de ces deux catégories. Il faut attendre 1955 pour qu’il explose auprès du grand public grâce à des artistes comme Elvis Presley, Jerry Lee Lewis ou encore Bill Haley. Cette musique provoque immédiatement un mouvement de rejet de la part de la « bonne société » américaine. C’est alors qu’une forme de censure apparaît dans les médias, notamment à la radio. En 1958, le morceau « Rumble » de Link Wray est interdit sur les ondes. Ce dernier est accusé de faire référence à la violence juvénile, pourtant c’est un morceau entièrement instrumental.

The Beatles : pourquoi les réjouissantes "Esher Demos" changent le regard  sur l'Album Blanc
The Beatles : George, Paul, John, Ringo en 1968. (WA Press)


À la fin des années cinquante, le mouvement s’essouffle. Alors que l’on déplore la mort de Buddy Holly en 1959 et d’Eddy Cochran en 1960, Elvis Presley abandonne son célèbre déhanché et part en Allemagne effectuer son service militaire. Par la suite, le rock s’assagit avec des morceaux beaucoup plus doux, qui donneront naissance à la pop. Son renouveau viendra d’Europe, plus précisément d’Angleterre. En 1957, Liverpool assiste à la naissance des Beatles. En 1965, leurs chansons occupent 8 des 10 premières places des classements américains. Mais en 1962, les Rolling Stones émergent comme leurs principaux rivaux. C’est durant cette période que le rock devient le symbole de la révolution sexuelle et de la rébellion pour une jeunesse avide de liberté. Les textes sont alors chargés de connotations sexuelles, évoquent des fêtes décadentes et vantent les mérites de la drogue.

Les Rolling Stones poussent le vice à son paroxysme avec « Sympathy for the devil », un titre dans lequel Mick Jagger incarne le diable en chantant : « Just call me Lucifer ». C’est alors que les radios se mettent à exercer une censure de plus en plus stricte. En 1967, la BBC refuse de diffuser le titre « Lucy In The Sky With Diamonds » des Beatles. En effet, selon la légende, les initiales de la chanson feraient référence à une drogue très appréciée du groupe : le LSD. À cause du mot « pornographic », jugé trop scandaleux par la société britannique, « I Am The Walrus » connaîtra le même sort. Encore plus sulfureux, les Rolling Stones n’échappent évidemment pas à la vague de censure, qui s’exerce également de l’autre côté de l’Atlantique, où le titre « I Can’t Get No Satisfaction » est interdit de diffusion. Aucun groupe n’est épargné et « Pictures of Lily » des Who sera aussi censuré pour une référence à la masturbation.

Pour le titre « Gloria » du groupe Them, c’est la phrase « She comes in my room » qui posera problème. La chanson « Brown Eyed Girl » de Van Morrison sera également interdite, car elle parle de sexe avant le mariage. La censure va se poursuivre dans les années soixante-dix, puisque le titre « George Jackson » de Bob Dylan sera banni des ondes à cause de la présence du mot « shit ». « Locomotive Breath » de Jethro Tull est censurée car elle contient la phrase « Got him by the balls ». La station de radio RKO refusera de diffuser « Tonight’s the Night » de Rod Stewart parce que la chanson contient les mots : « Spread your wings and let me come inside ».

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The Boat that Rocked, un film de Richard Curtis –
Affiche de cinéma

Les réactions face à cette situation ne se font pas attendre et les radios pirates se développent petit à petit dans le nord de l’Europe. Elles sont, bien sûr, totalement illégales. Pourtant, elles arrivent à échapper aux poursuites en émettant depuis des bateaux ou des stations situées dans les eaux internationales. Radio Caroline est la plus célèbre d’entre elles. Créée en 1964, elle retransmettait des programmes de musique anglo-saxonne en continu. Aujourd’hui elle est basée sur terre, diffusant ses programmes sur Internet et le satellite depuis son dernier bateau radio, le Ross Revenge, à l’occasion d’émissions spéciales. Les radios pirates ont grandement contribué à l’émergence du rock en Europe en diffusant tous les morceaux qui ont été bannis des radios légales. Largement inspiré de l’histoire de Radio Caroline, le film The Boat That Rocked de Richard Curtis raconte celle d’une radio pirate fictive qui diffusent du rock et dont l’équipage se bat pour échapper au gouvernement britannique qui tente de les arrêter.

Mathilda Calais