Boire ou passer à la télé, faut-il choisir ?

Jusqu’à 1991, il n’était pas rare de voir des invités saouls sur les plateaux télés. Mais depuis une loi prohibant la publicité et la propagande de produits alcoolisés à l’écran, ces séquences se font rares. Elles restent seulement cultes.

Bernard Pivot a beau faire un bel éloge de ses grossièretés, Bukowksi n’en démord pas. Ivre, il baragouine seul, tête baissée, alors que les autres invités de l’émission Apostrophe débattent du caractère misogyne de ses textes. Le principal intéressé n’en a cure. Ne s’en rend même pas compte. Il se lève, forçant Bernard Pivot à interrompre sa lecture. L’animateur salue ironiquement l’auteur qui est escorté en dehors du plateau, tout en ayant pris soin de tripoter le crâne chauve d’un autre invité. « Il ne tient pas beaucoup la bouteille, cet écrivain américain ! » Lâchera le flegmatique Bernard Pivot. Nous sommes en 1978. À la télé, l’alcool coule à flots. Jusqu’à la loi Evin en 1991, l’autorisation de la bouteille sur le PAF a donné lieu à d’innombrables situations cocasses. Et nous, spectateurs, on s’en délecte autant que Charles Bukowski se délecte de longues gorgées de Budweiser, sa boisson favorite – même si cette fois-ci, il avait opté pour du bon vin français.

Nombreuses sont les interventions alcoolisées

Se fendre d’une diatribe alcoolisée à l’écran garantit presque un aller simple dans le panthéon des séquences cultes des interventions télévisées. Au hasard, et pour ne citer qu’eux : Anémone et Thierry Lhermitte, membres du Splendid, dans Mardi Cinéma en 1985, l’acteur Philippe Léotard chez Thierry Ardisson dans Lunettes Noires pour Nuit Blanche en 1989 ou encore, la même année dans la même émission, Serge Gainsbourg et Antoine Blondin. Gainsbard est un habitué de ce type de dérapage. Constamment saoul à la fin de sa carrière, toujours la clope au bec, il a déjà brûlé un billet de 500 francs en direct pour dénoncer le système d’imposition français dont il se jugeait victime. Il a aussi signifié irrespectueusement à Whitney Houston qu’il voulait la « baiser. » Gratuitement cette fois.

L’alcool coule à flots en coulisse

Mais ces interventions sont souvent le fait d’une production et d’animateurs pas très regardant sur les dessous des coulisses.

« On ne les a jamais forcés à boire, mais c’est vrai que des fois, quand ils demandaient de l’eau, ou leur servait de la vodka »

La plupart des invités qui se sont retrouvés bourrés sur un plateau se justifient de cette manière : ils sont arrivés trop tôt et en patientant dans la loge, ils n’ont pas hésité à s’enquiller les verres. Parfois, à l’excès, quand on sait que l’alcool coulait à flots dans les backstages des émissions. C’est d’ailleurs Thierry Ardisson qui avouait sans remords qu’il y avait « de l’alcool à volonté dans les loges, et évidemment, quand vous attendez une heure ou deux pour passer, vous buvez un coup et au bout d’un moment vous êtes torché. Donc, on ne faisait rien contre, on ne les a jamais forcés à boire, mais c’est vrai que des fois quand ils demandaient de l’eau, on leur servait de la vodka » lors de son émission Tout le monde en parle, de 1998 à 2006. Et ça, c’était après la loi Evin.

La publicité interdite, pas la consommation

Justement, que dit la loi au sujet de l’alcool à l’écran ? Il est signifié nulle part qu’il est interdit de se présenter saoul sur un plateau. En revanche, ce qui sera sanctionné, c’est la publicité et la propagande de produits alcoolisés à la télévision. Une loi de 2008 précise d’ailleurs que « la consommation d’alcool par les participants ne doit pas être ni excessive ni régulière. » En 2016, Yann Barthes, alors présentateur du Petit Journal, se fait reprendre par le CSA au sujet d’une bière qu’il a partagé avec Léa Seydoux. Le CSA estime que « l’exposition significative dont la bière a bénéficié tout au long du programme traduit une forme de complaisance de l’éditeur à l’égard de la consommation de cet alcool. »

Alors oui, la consommation d’alcool à l’écran n’est pas interdite, seulement soumise à des contraintes. Cela n’empêche pas les invités de C à Vous de partager un verre de vin autour d’un repas. Ni à Benoît Poelvoorde, Doc Gynéco ou Joey Starr de débarquer bourrer sur le plateau. Mais ces interventions sont plutôt à ranger dans la case des bides que des séquences cultes. Notre considération a bien changé. TPMP n’a pas autant la côte qu’Apostrophe. Doc Gynéco et Joey Starr ne sont pas Bukowski ou Gainsbourg. Le poids des années, sans doute.

Mathieu Alfonsi