Être une femme et journaliste sportive : un défi au quotidien

Historiquement, le sport est considéré comme un domaine réservé aux hommes. Majoritaires dans les retransmissions, les hommes le sont également au sein du métier de journaliste. Près de 90% des journalistes de sport sont des hommes. Pourtant, de nombreuses femmes sont passionnées par ce domaine et en ont fait leur métier. Mais entre sous-médiatisation, sous-effectif, remarques sexistes ou encore harcèlement, leur place au sein du journalisme sportif est loin d’être acquise. Rencontre avec Mejdaline Mhiri, rédactrice en chef des Sportives, magazine réservé aux femmes dans le sport.

Mejdaline Mhiri est journaliste sportive depuis 7 ans. Passionnée de handball dès son enfance, elle se dirige pourtant vers des études de théâtre et de cinéma. Mais après avoir terminé son cursus, elle se rend compte que cela n’est pas fait pour elle. « Ce que j’aime en fait, c’est de parler de handball en permanence. J’ai grandi à Ivry-sur-Seine dans le Val-de-Marne, ville où il y a une équipe masculine de hand depuis 70 ans. » Pratiquante de ses 8 à 18 ans, Mejdaline ne se voit pourtant pas continuer à côtoyer les terrains. « Je n’ai pas envie d’être coach, je n’ai pas le niveau pour être joueuse et je ne suis pas sûre d’avoir envie de faire les sacrifices. Je me suis demandée si je ne pouvais pas devenir journaliste sportive. » C’est à ce moment-là que tout s’accélère : « N’ayant pas reçu de formation de journalisme, j’ai dû payer moi-même pour avoir des conventions de stage. Je travaillais à mi-temps et je faisais des stages à côté. » Passée par Le Parisien et France TV Sport, Mejdaline se sent tout de suite dans son élément : « Ces stages m’ont confirmé que le journalisme sportif, c’était vraiment ce que je voulais faire. » Elle saisit par la suite une opportunité professionnelle : « En 2014, Sud-Ouest recherchait une correspondante de presse spécialisée dans le handball. Puis très vite, j’ai pris du galon. J’ai couvert le rugby et la Pro D2. » En parallèle de cela, Mejdaline travaille pour la fédération européenne de handball et est la référente lors de compétitions internationales. « Je suis allée en Pologne, en Suède et en Allemagne pour des Championnats d’Europe, des finales de Ligue des Champions masculine et féminine. Puis j’ai mis à profit ce savoir pour couvrir le Mondial en France en 2017. » Cette même année, elle reçoit sa première carte de presse. Pourtant, quelques mois plus tôt, une remise en question l’a fait douter : « J’ai eu le syndrome de l’imposteur. Je me suis posée beaucoup de questions pour savoir si j’étais une bonne journaliste. » Finalement, la passion l’emporte et c’est à partir de 2016 qu’elle devient pigiste pour Les Sportives, magazine créé la même année.

Mejdaline Mhiri, présente depuis le début au sein du magazine Les Sportives, est depuis 5 mois la rédactrice en chef. Photo : Kenza Saïd

Les Sportives : premier magazine spécialisé dans le sport féminin

Créé en 2016 par Aurélie Bresson, ancienne gymnastique amatrice, Les Sportives est le premier magazine spécialisé dans le sport féminin. Au travers de portraits, de reportages mais aussi de témoignages, la rédaction s’attache à mettre en avant des sportives connues ou non, des dirigeantes, des professionnelles mais aussi des handisportives. Selon Mejdaline Mhiri, rédactrice en chef depuis 5 mois, il « reflète bien ce que peut être le sport féminin. » Pourtant, rien n’était gagné pour que Les Sportives voit le jour. En 2016, aucune banque n’accorde de prêt à Aurélie Bresson. La journaliste fonde donc son média grâce à un investissement personnel. Au démarrage, le magazine était imprimé et vendu dans des kiosques. Mejdaline raconte une anecdote qui en dit long sur la médiatisation du sport féminin à ce moment : « Les vendeurs des kiosques ne savaient pas où ranger Les Sportives : avec la presse féminine ou avec le sport. Cela montre bien qu’il y a un déficit total de la présence des féminines dans les magazines sportifs. »

Mejdaline Mhiri enquête pour Les Sportives

Mejdaline est donc présente au sein de l’équipe des Sportives depuis le début. Elle travaille également toujours pour Sud-Ouest, ce qui lui permet de mettre en parallèle deux façons différentes d’aborder le métier de journaliste. Au sein du quotidien régional, elle écrit des articles plutôt courts sur l’actualité et commente des matchs du SA 15 de rugby d’Angoulême. Tandis que pour le magazine sportif, elle s’est spécialisée dans les enquêtes longues. « Dès mon arrivée au sein des Sportives, j’ai eu l’occasion d’écrire pour la rubrique ‘dossier’ qui met en avant l’article principal du magazine. Pour cela, j’ai creusé de nombreux sujets tels que : pourquoi très peu de filles utilisent les skate park et ont du mal avec les sports de rue ; pourquoi il y a aussi peu de femmes dirigeantes, coachs, arbitres ; quel est le rapport à l’image des sportives, des athlètes féminines. » Pour mener à bien ses dossiers de 15 000 signes, Mejdaline apprécie tout particulièrement le côté recherche : « J’interview beaucoup d’athlètes, de sociologues, de chercheurs. Je mène une enquête. » Etant nouvellement rédactrice en chef, elle a aussi dû apprendre à gérer une équipe, faire des choix pour les sujets. « J’apprends de nouvelles choses tous les jours, je m’éclate et c’est top. »

Seulement 10% de femmes

Malgré le nombre toujours plus important de médias traitant du sport féminin (le Sport au féminin, Women Sports par exemple), les femmes journalistes ne sont que très peu représentées : seulement 10% des journalistes de sport sont des femmes. Selon Mejdaline, ce chiffre est très difficile à évaluer et à analyser : « L’union des journalistes de sport compte tous les journalistes qui sont accrédités pour couvrir des compétitions dans les stades. Si pour Les Sportives je ne fais qu’écrire des articles qui analysent le sport au féminin, je passe mon temps à écrire des articles sur le sport sauf que je ne vais pas dans les stades. Donc je ne suis pas comptabilisée. Et il y en a plein d’autres qui sont dans ce cas-là. » Mejdaline a le sentiment qu’il y a plus de femmes exerçant ce métier en télévision qu’en radio : « J’ai l’impression qu’elles sont davantage présentes à la télévision avec cette condition que c’est mieux de faire du 36 et d’être très jolie quand même pour parler de sport. La télévision, c’est une affaire d’image, on est bien d’accord. Dans le même temps, on en connait, des journalistes sportifs, qui ont un physique commun voire qui sont obèses et ce n’est pas grave. Evidemment que l’on a le droit d’être obèse et de parler de sport ou d’avoir un physique normal et de parler de sport. Mais il faut que ce droit-là soit pour tout le monde, les hommes comme les femmes. »

Harcèlement moral et sexuel au sein de certaines rédactions

De nombreuses affaires ont secoué le milieu du journalisme sportif. Tout commence lorsque Clémentine Sarlat, ex-journaliste du service des sports de France TV, dévoile dans les colonnes du journal L’Equipe son quotidien devenu insoutenable lorsqu’elle travaillait pour Stade 2 : impossibilité de mettre une jupe sans avoir une réflexion, un bureau isolé, des propos malsains dans son oreillette lors de la présentation d’émission, une mise de côté après être revenue de congé maternité. Tout cela l’a poussé à quitter le service public. Pour Mejdaline Mhiri, il est important que la parole de ces femmes soit mise en avant dans les médias : « Après Clémentine Sarlat, d’autres journalistes ont dénoncé ce qu’elles avaient subi, à l’instar de Tiffany Henne et d’Andrea Decaudin. » Tiffany Henne a quitté RMC Sport il y a quelques semaines et les faits qu’elle évoque se sont passés au sein d’une autre rédaction (harcèlement moral et sexuel, homophobie pendant plusieurs années). Mejdaline explique également « qu’il faut bien analyser ces trois affaires. Il y a aussi une question de génération. Il y a des hommes qui ne sont pas du tout prêt à écouter ça et qui réfutent tout en bloc. Je pense qu’il y a une majorité d’hommes qui ne se rendent plus compte du sexisme ordinaire et qui par ce genre d’actions prennent conscience de certaines choses et se disent qu’effectivement ils se comportent comme des ‘cons’ quand ils sont comme ça. Et qui prennent conscience de cet effet de meute. Je l’espère vraiment. On a besoin des hommes pour dépasser le sexisme dans lequel on vit toutes et tous. Il faut absolument continuer de parler, continuer de dénoncer tout ça, de s’associer les unes aux autres pour faire avancer ce débat-là. »

Création de l’Association des femmes journalistes de sport

Cette association, Mejdaline Mhiri y travaille depuis plusieurs mois. Avec Laurie Delhostal, journaliste sportive sur Canal+, elles viennent de créer une association (Association des femmes journalistes de sport) dont le but est de regrouper le plus grand nombre de journalistes sportives et de les aider au quotidien. « Nous avons plein de projets : créer un observatoire pour se compter et donner le chiffre exact, créer un annuaire pour que les chefs de rédac’ arrêtent de dire qu’on n’existe pas, mettre en valeur le travail de chacune à travers les réseaux sociaux, mettre en place un système de marrainage avec des femmes plus expérimentées qui marraine des jeunes femmes qui sont encore à l’école ou qui commencent tout juste dans le métier. » Ce dimanche 21 mars, Canal+ diffuse un documentaire réalisé par Marie Portolano, salariée du groupe Canal jusqu’au 6 mars 2021. « Je ne suis pas une salope » met en lumière toutes les violences et toutes les difficultés rencontrées par des femmes journalistes sportives. Mejdaline Mhiri explique que l’équipe de l’association s’est appuyée sur cette date pour soutenir à sa manière le documentaire : une tribune signée par deux cents femmes journalistes de sport devrait être publiée dans les médias et sur les réseaux sociaux. L’objectif est de dénoncer le manque de médiatisation du sport féminin mais aussi le manque de reconnaissance de femmes dans le milieu du journalisme sportif.

« En s’alliant, on va être plus fortes »

Quel est l’avenir des femmes journalistes de sport ? Mejdaline Mhiri croit en un bel avenir : « Je ne passerai pas autant de temps à travailler pour l’association si je n’étais pas un minimum optimiste, motivée, déterminée. J’espère que l’on va croiser des personnes, notamment des décideurs, qui vont nous écouter et qui seront prêt à faire changer les choses. Les chiffres sont tellement disproportionnés que j’espère que ça ne sera pas difficile de les faire évoluer. Il y a un vrai travail de fond à faire avec les écoles de journalisme pour former les jeunes filles et leur donner envie. Un travail également avec les responsables de chaînes, des programmes. En s’alliant, on va être plus fortes, on va réussir à gagner des choses. Je l’espère et j’y crois. »

Amélie Desjuzeur