La guerre des droits TV mènera t-elle le football français à sa perte ?

Le sport et la télévision entretiennent depuis longtemps des rapports étroits. Au fil du temps, le football est devenu un produit financier vital pour les chaînes de télévision, qui se livrent une bataille sans relâche pour remporter les droits de diffusion.

Pour les téléspectateurs, regarder le sport à la télévision est devenu un véritable casse-tête. Les chaînes payantes se partagent les parts du gâteau, entre Canal+, beIN Sports, RMC Sport, Eurosport… Le véritable passionné de sport doit dépenser une petite fortune pour avoir accès à l’intégralité des programmes sportifs.

Apparues en 1984 avec la naissance de Canal +, la première chaîne à péage de l’histoire de la télévision française, les chaînes payantes ont de nos jours envahi le quotidien des Français. Seulement, depuis la disparition de l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF) en 1974, les chaînes sont entrées en concurrence, s’arrachant le droit de diffusion des grandes compétitions.

Seuls les événements sportifs importants ne peuvent être retransmis en exclusivité sur une chaîne payante, qui est dans l’obligation de proposer la retransmission de ces événements aux chaînes gratuites à un prix raisonnable. Le conseil des Communautés européennes ne voulait pas oublier le libre accès pour les téléspectateurs, entre autres, les Jeux olympiques, le Tournoi de rugby des Six Nations doivent être assurés d’être diffusés en direct et en intégralité sur une chaîne à accès libre.

Une relation gagnant-gagnant

Le sport et la télévision ont toujours entretenu une relation étroite, les deux se confortent mutuellement pour augmenter leur chiffre d’affaires. En diffusant le quart de finale de la Coupe du monde de rugby France/Nouvelle-Zélande, la chaîne TF1 obtenait sa meilleure audience de l’année 2016 (12,2 millions de téléspectateurs), rien d’étonnant, le match était le programme le plus regardé sur toutes chaînes confondues.

Le sport est devenu le nerf de la guerre des audiences. Entre chaînes payantes, la bataille des droits de retransmission est ardue, quitte à payer le prix et exploser les coûts. Le but ? Rafler tous les abonnés à la concurrence. Au fil des années, les chaînes de télévision ont pris conscience de la notoriété sportive, fédérateur d’un large public et du pactole qu’elles pouvaient gagner. Sport le plus populaire au monde, la diffusion du football est devenue une guerre d’appels d’offres entre les chaînes de télévision cryptées, loin devant les montants déboursés pour les autres sports comme le rugby, la Formule 1 ou le tennis.

La mosaïque des droits TV du foot

Depuis 1984, cinq jours après sa création, Canal+ est la première chaîne cryptée à diffuser un match du championnat français. Pendant 15 ans, Canal+ détiendra le monopole, mais très vite, en 1999, elle fait face à un nouveau concurrent, le bouquet numérique TPS (Télévision par satellite). Pour la première fois, la Ligue de football professionnel (LFP) doit organiser un appel d’offres, qui pourrait lui être favorable.

Avec l’entrée en jeu de nouveaux adversaires dans la course aux droits de diffusion, les prix flambent, et la LFP l’a bien compris. Le financement des clubs et de la compétition est très coûteux, le football français dépend à 65 % des droits de retransmission télévisée, aucune concession n’est possible sur le montant de ces droits. La LFP doit absolument favoriser l’émergence des concurrents et faire grimper les enchères, pour ne pas se retrouver sans défense, seule face à Canal+.

En 2004, un nouveau concurrent, Orange, s’impose pour attirer des abonnés internet et mobile et arrache un tiers de la Ligue 1 à Canal+ pour la période de 2004-2008 même si la chaine cryptée réussit à conserver les meilleures affiches. En 2012, Canal+, alors principal diffuseur du football voit un véritable adversaire entrer sur le marché français, la chaîne qatarie, BeIN Sports. Depuis, BeIN est le principal détenteur des droits de diffusion des championnats de football italien, allemand et espagnol. Mais cette quête perpétuelle vers une offre toujours plus grande et onéreuse, a failli conduire le football français au hors-jeu.

Le fiasco Mediapro, le fiasco des droits TV

Le 7 octobre 2020, Jaume Roures, le président de Mediapro déclarait :

« Nous voulons rediscuter le contrat de cette saison. Elle est très affectée par le Covid-19. »

Deux jours avant, le principal diffuseur du Championnat de France n’avait pas réglé à la LFP son échéance du 5 octobre, soit 172 millions d’euros, laissant les clubs dans l’angoisse. Un défaut de paiement qui inquiète car il a mis en valeur la dépendance du football professionnel à l’égard des recettes des droits télévisuels. Cet accord entre le groupe sino-espagnol et la LFP vire en un véritable fiasco, laissant planer le doute d’un écran noir à la place d’un match de football.

Le 30 mai 2018, la LFP avait pourtant cru avoir signé l’accord du siècle : la vente des droits de la Ligue 1 et la Ligue 2 pour la période de 2020-2024 atteint un montant tant attendu, de près de 1,2 milliards d’euros par an, soit 60 % de plus que pour l’appel d’offres précédent. Ce milliard dont rêvait tant le football français a très vite tourné au cauchemar, à peine deux mois après le début de la saison. Ce fiasco des droits TV a été révélateur des menaces qui pèsent aujourd’hui sur les clubs de football, un modèle économique obsolète, perfusé aux droits télé.

Cédric Roussel, député LRM a expliqué dans une tribune au Monde, l’attitude de Canal+ après la fin du contrat entre la LFP et Mediapro.

« Canal+ n’a pas hésité à se placer dans une stricte logique commerciale. Tout a semblé bon pour baisser le prix du football français, pour disposer à moindre coût d’un produit à la valeur intrinsèque bien plus importante. »

Les fans de football ne consomment plus le sport comme auparavant, « les droits de certains championnats européens ont baissé ces dernières années », comme en Angleterre ou en Allemagne, les ligues de football qui sont pourtant considérées comme les plus solides économiquement, explique l’économiste du sport Christophe Lepetit dans France Inter.

Aujourd’hui, le football français doit faire face à un nouvel enjeu : la chaîne de Mediapro, Téléfoot avec ses tarifs élevés a laissé filer ses abonnés qui se sont tournés vers les sites de streaming illégaux. « Il faut repenser la façon dont on propose les droits du football de demain », estime Christophe Lepetit. Sinon, le développement du streaming illégal risque d’être le coup de sifflet final pour le football français.

Noémie Loiselle