Europe 1 : dans les bras censurés de Bolloré

Six mois. C’est le temps qu’il a fallu à Vincent Bolloré pour transformer, à sa manière, la « radio bleue ». Pour l’homme d’affaires, tous les coups sont permis pour arriver à ses fins : le résultat est tellement un « succès » que l’on pourrait renommer Europe 1 en CNEWS radio. 

Montage : Honorine SOTO

Comme un air de déjà-vu… En 2016, c’était la chaîne I-Télé qui avait succombé aux pressions du milliardaire et homme d’affaires, Vincent Bolloré. Malgré une grève de la rédaction d’un mois, la chaîne a été, dès 2017, rebaptisée « CNEWS ». Changement de nom, mais aussi changement éditorial radical. Les nombreux rappels à l’ordre du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) à la chaîne, le prouvent bien. Cette année, c’est la radio bleue qui est visée par le magnat de la presse. Et elle est même tombée plus vite qu’I-Télé…Il y a un environ 1 mois, Vincent Bolloré ne détenait que 27% du groupe Lagardère News. Par le rachat d’Amber Capital (18% du groupe Lagardère News), Vincent Bolloré détient aujourd’hui 45%. Le cap des 30% étant atteint, une offre publique d’achat (OPA) est déclenchée : avec cette dernière, le groupe Vivendi – détenu par Vincent Bolloré – peut proposer de racheter les parts des autres actionnaires (Bernard Arnault 10% – le Qatar 12% et Arnaud Lagardère 11%). L’imposant poids – pour ne pas dire écrasant – de Bolloré au sein du groupe Lagardère News est indiscutable. 

Le grand remplacement sauce Bolloré 

« On est dans un pilotage d’Europe 1 à distance »

De mai à aujourd’hui, ils sont 98 à être partis de mauvais gré ou de force. Les plus chanceux ont quitté la radio via des départs négociés en « clause de conscience » (lourdement négociés) – dispositif qui permet aux journalistes en désaccord avec un changement de ligne éditoriale de partir avec des indemnités – les moins chanceux ont été licenciés. Ces derniers s’appellent : Nicolas Canteloup, Pascale Clark, Patrick Cohen, Bertrand Chameroy, Julie Leclerc, Laurent Cabrol ou encore le matinalier Matthieu Belliard. On peut alors s’interroger sur ces nombreux départs et leur contexte. Même si la direction de la radio a assuré qu’il n’y avait aucun lien, la journaliste Pascale Clark a été licenciée peu de temps après avoir dit que « ce ne serait pas une bonne nouvelle que Bolloré rachète Europe 1 » et appelant à soutenir la station. Le départ des humoristes, Nicolas Canteloup et Bertrand Chameroy nous rappelle celui des Guignols de l’info, trois ans après que Bolloré ait racheté Canal+. Comme si le rire n’avait pas sa place chez Vivendi… Comme l’a dit un journaliste à la rédaction des Jours : « on est dans un pilotage d’Europe 1 à distance »

Non seulement beaucoup partent, mais ceux qui les remplacent sont bien différents des précédents. Nomination du journaliste de Valeurs Actuelles, Louis de Raguenel à la tête du service politique en novembre dernier, Dimitri Pavlenko, intervenant régulier aux côtés d’Eric Zemmour sur CNEWS à la matinale, Sonia Mabrouk, également sur CNEWS en charge de l’interview matinale. Et la liste est longue. Tous les journalistes de CNEWS ou des animateurs Canal+ semblent être favoris pour remplacer les anciens d’Europe 1. CNEWSiens à vos CV ! 

« C’est CNEWS sans l’image »

« Ils veulent faire des ponts et ils nous prennent pour des cons » enrage un journalisme (selon Les Jours). À l’inverse, Constance Benqué, présidente de Lagardère News trouve que ces ponts ne sont pas « une menace, mais une opportunité ». Deux salles, deux ambiances. 

Outre la nomination de nombreux journalistes de CNEWS à Europe 1, des émissions communes voient également le jour. L’exemple le plus flagrant est l’émission Punchline de Laurence Ferrari co-diffusée pendant une heure sur CNEWS et Europe 1. Mais un pont ne suffit pas pour Bolloré.  Il veut le tunnel en entier. En septembre dernier, selon la décision du chef, c’est toute la matinale du week-end (qui avait jusque-là résisté) qui a été remplacée par la retransmission de la matinale de CNEWS. À quoi bon garder Europe 1 si c’est pour retrouver le même contenu que CNEWS ? Pour avoir le son sans l’image. 

Les contenus, les animateurs et journalistes, et maintenant ? Les invités. Et oui Bolloré ne fait pas les choses à moitié. Les invités habituels de CNEWS sont aussi ceux de la radio bleue : Charlotte d’Ornellas de Valeurs Actuelles, Gabrielle Cluzel de Boulevard Voltaire, Jean-Claude Dassier invité fréquent de CNEWS sont désormais les invités fréquents (voire favoris ?) d’Europe 1. Quand on parle d’invités CNEWSiens, on parle polémiques. Première en date, Guillaume Bigot, politologue autoproclamé, a dit à l’antenne que la finaliste de la primaire écologiste, Sandrine Rousseau était une « Greta Thunberg ménopausée ». Le CSA a tout de suite été saisi. L’animateur de l’émission a été changé. Mais l’invité en question, n’a pas bougé. Seconde en date, Eric Zemmour a comparé le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer au médecin nazi Josef Mengele. Comme un air de déjà-vu….

L’opinion ou l’information ? 

Cette année, le prix Bayeux Calvados-Normandie des correspondants de guerre, dans la catégorie radio, a été remis au reportage à Kandahar en plein territoire taliban, de la journaliste Margaux Ben. Reportage diffusé dans l’émission Les carnets du monde d’Europe 1. C’est la quatrième fois que l’émission est distinguée par ce prix. Mais ce sera la dernière fois, car l’émission a été supprimée et Sophie Larmoyer, qui la présentait, est partie. Un fait témoignant la situation actuelle de la radio. 

La crainte des « anciens journalistes d’Europe 1 », de voir leur radio se transformer en un média d’opinion plutôt que d’information est bien réelle. La radio bleue n’est-elle pas en train de devenir un média haut-parleur de l’extrême droite ? CSA entends-tu ? 

Honorine SOTO