Hubert Beuve-Méry : avec des « si », on refait Le Monde

Figure symbolique du journalisme français, Hubert Beuve-Méry est le fondateur d’un des journaux les plus tirés en France, Le Monde. Avec un quotidien devenu le reflet de sa pensée, il est devenu le journaliste à faire taire.

« Quand on s’expose au jugement du public, au jugement des confrères, c’est à eux d’avoir une opinion. Mais comment pourrais-je me définir moi-même ? » Humble et effacé, ce sont peut-être les meilleurs termes afin de définir Hubert Beuve-Méry. Des mots qui reflètent son histoire d’origine « modeste à l’enfance très très pauvre ». Fils d’une mère veuve couturière, le garçon originaire d’une famille bretonne à la fois ouvrière et artisanale, a grandi avec sa propre idée du monde en tête.

À la fois enseignant à l’Institut français de Prague et correspondant de plusieurs quotidiens français, dont Le Temps, Hubert Beuve-Méry devient engagé dans la montée de périls militaristes en Français. Pour protester contre l’abandon de la Tchécoslovaquie, il démissionne du Temps en 1938. Ancien rédacteur diplomatique pour ce journal, il réunit un « ensemble de circonstances » pour le général de Gaulle qui le charge de créer le journal référent français afin de remplacer Le Temps,interdit de paraître sous la menace allemande à la Seconde Guerre mondiale.

Le journal rêvé de Beuve-Méry

L’occasion présentée est saisie sans hésiter. Hubert Beuve-Méry crée Le Monde en 1944 : « À partir de ce moment-là, il s’est crée, à tort ou à raison, une certaine impression que nous devenions indestructibles, en tout cas qu’il était décidément trop cher de créer une concurrence valable ». Certain de l’influence qu’aurait Le Monde, le journaliste profite de sa direction pour créer un quotidien fidèle à ses envies.

Il fait du Monde une institution « dans la mesure où elle ne dépend pas des événements, du jeu des forces, puisque sa structure le met à l’abri de toute influence politique et économique ». Pour Beuve-Méry, s’il y a des actualités à traiter chaque jour, il y a à côté « toujours une part d’imprévu ». En effet, « qui aurait pu savoir que la carrière du président Kennedy se terminerait aussi vite ? » À l’image de cette volonté, le quotidien devient le journal que toute personne lit pour obtenir les informations dont elle a besoin. Pouvant aller jusqu’à 600 000 tirages en jour de pointe, le journaliste admet « n’avoir jamais » imaginé des chiffres pareils à sa création.

Une initiative restait indiscutable pour le directeur : ne pas y intégrer de photographie. « Nous sommes probablement actuellement le seul journal qui ne publie pas de photographie, ce qui n’implique nullement un mépris pour l’image. Si nos contemporains risquent de manquer de quelque chose, ce n’est certainement pas d’une documentation photographique ». En insérant des images, Beuve-Méry aurait eu cette peur d’engendrer une passivité, de créer un conditionnement involontaire. L’activité de la lecture restera à jamais primordiale : elle « permet une distanciation et une réflexion d’autant plus nécessaire ».

Des informations qualitatives sans image, voilà ce que proposait Le Monde sous la direction d’Hubert Beuve-Méry. Il reconnaît que deux raisons expliquent son succès auprès des Français, la première étant la large cible visée du journal – les jeunes comme les plus âgés, les Parisiens comme les Provinciaux ; et la deuxième étant les nombreuses attaques qu’a subies le quotidien, « mais cela faisait en même temps de la publicité ».

Le journaliste qu’on a voulu faire taire

Le succès du journal n’est pas moindre. Sa réussite attire autant les Français que les étrangers. En 1951, des adversaires politiques tentent de prendre le contrôle du Monde et obligent Beuve-Méry à démissionner. Les journalistes du quotidien refusent le remplacement et sauvent alors à la fois le journal et son directeur. Pour ce dernier, ces rédacteurs doivent obtenir une place importante dans le journalisme français.

Le Monde, c’est également un journal né dans l’ombre du pouvoir sous la surveillance du gouvernement. Sans doute ici la seule contrainte que Beuve-Méry a eu du mal à contourner. Mais il acquiert une indépendance rédactionnelle durant la guerre froide et la guerre d’Indochine, alors que les articles sur la décolonisation fusent. « Quand on est obligé d’arborer de front un problème aussi délicat que la guerre d’Algérie ou la guerre d’Indochine, où des intérêts et des sentiments sont en contradiction violente, on ne peut pas ne pas en subir le contre-coup ». Sombre période pour Le Monde et Hubert Beuve-Méry qui ont dû subir les pressions du gouvernement, « par moment très fortes sous la IVe République ». Il admet devoir « rendre justice au général de Gaulle qui, malgré des désaccords, n’a jamais initié d’entreprise contre le journal ».

Sa proximité avec le général de Gaulle ne sort pas du cadre du respect alors que les désaccords politiques sont au rendez-vous. « Je n’ai jamais été gaulliste, même pendant la guerre. Un jour où nous parlions et où il me faisait des reproches à propos de la Constitution, il m’avait dit ‘oui, ce jour-là, j’ai su que vous n’étiez pas des miens’. En effet, dans ce sens-là, je n’ai jamais été des siens ».

Informer avec objectivité : le défi irréalisable

L’objectivité dans le récit d’une information est restée l’ennemi d’Hubert Beuve-Méry. Celui qui privilégie les faits a toujours recherché la neutralité. Lorsqu’il signe ses éditoriaux, le surnom « Sirius » apparaît. La plus brillante des étoiles « pour souligner toute la distance qu’il y avait pendant l’occupation allemande entre les événements et ce qui pouvait en dire ». Lorsque les questions sur l’objectivité du Monde apparaissent, Beuve-Méry a le réflexe de souffler. « Je pense qu’il faudrait se mettre d’accord une bonne fois sur le sens du mot ‘objectif’. Si on le prend, comme je crois qu’il est bon de le faire, dans toute sa rigueur, cela voudrait dire une parfaite conformité entre l’objet ou la personne et ce qu’on en dit. Mais il est évident que cela n’a jamais existé et que cela n’existera jamais ». Ce problème, venu du fond des âges, « durera jusqu’à la fin des temps ».

Entre Hubert Beuve-Méry et Sirus, la frontière est mince. La séparation entre la distance et la proximité dans le journalisme l’est tout autant. Il conseille un jour à un futur journaliste, Philippe Meyer, de « commencer par essayer d’atteindre une subjectivité désintéressée ». Quelques années après, Meyer admet qu’il « essaie toujours de l’atteindre aujourd’hui » mais qu’il comprend désormais « pourquoi cette malice dans le regard du vieux Beuve ».

Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde
Ce n’est qu’un au revoir

Hubert Beuve-Méry quitte Le Monde en 1969, à l’âge de 68 ans. Si tout le monde ne comprenait pas pourquoi, « les raisons sont pourtant simples » pour le journaliste, « la sécurité sociale prévoit en effet les retraites à 65 ans ». Mais une pensée est dédiée aux futures générations : « Il me semble que les décisions importantes qui engagent l’avenir, il vaut mieux qu’elles soient prises par des gens qui auront à vivre cet avenir et non pas par quelqu’un qui, d’après son âge, échappera aux conséquences ». Pour les journalistes en devenir, il leur conseille de « garder des raisons d’espérer et de prendre les autres comme un défi qu’on accepte de relever ».

En 1989, année de sa disparition, Libération gagne du terrain et le Figaro connaît un renouveau. En dix ans, la diffusion du Monde recule de 40 000 exemplaires. Pour beaucoup, Hubert Beuve-Méry restera à jamais le point de force du quotidien le plus lu en France.

Chloé GOMES