Crise Ukraine / Russie : le « brouillard de guerre » entretenu par Vladimir Poutine

Ce lundi 7 février, Emmanuel Macron s’est rendu à Moscou pour rencontrer Vladimir Poutine et a entamé des discussions en vue d’une désescalade. Les négociations diplomatiques, maintenues jusqu’à présent avec la prochaine visite du chancelier allemand cette semaine, se déroulent en parallèle d’un renforcement continu de la posture militaire russe.

 « 125 000 soldats russes aux frontières, ça rend nerveux. » En exposant durant une conférence de presse commune avec le président russe la menace d’invasion à laquelle l’Ukraine est confrontée, Emmanuel Macron a entendu rappeler ce que les occidentaux observent depuis octobre 2021 : le déplacement de matériels de guerre, chars, transports de troupes, véhicules de combat d’infanterie, artillerie autotractée, système de défense anti-aérien et missiles, dont les fameux Iskander capables de toucher une cible dans un rayon de 500 km, avec un missile conventionnel ou nucléaire. Si cette posture militaire a de quoi intimider, la position de ces unités permet d’entretenir le flou quant aux véritables intentions russes. 

Parallèlement à ce déploiement russe, répond l’action occidentale, et notamment anglo-saxonne, de renforcer l’aide militaire et économique à l’Ukraine. Les Etats-Unis ainsi que les pays membres de l’Otan ont plusieurs fois rappelé qu’ils n’avaient pas l’intention d’entrer en guerre contre la Russie pour défendre l’Ukraine. Aucun traité ne lie ces pays à l’Ukraine s’agissant de sa défense. Le but est tout autre : renchérir le coup pour la Russie d’une invasion militaire qui, selon son ampleur, lui causerait de nombreuses pertes.

Plusieurs scénarios sont envisagés quant à l’échec des négociations diplomatiques et donc la réalisation d’une invasion russe. Le plus improbable reste une invasion à grande échelle du pays. Il faut des troupes pour attaquer ce pays plus vaste que la France, et il en faut davantage pour l’occuper. En envahissant l’Ukraine, les russes seraient confrontés à une contre-insurrection de la part d’ukrainiens que 8 ans de guerre et d’ingérence menées par la Russie depuis l’annexion de la Crimée et la sécession du Donbass en 2014 ont fini d’éloigner durablement du « grand frère » russe. L’occupation intégrale de l’est du pays le long du Dniepr, y compris Kiev, couterait sans doute trop cher aux russes pour un bénéfice difficile à estimer.

Possibles axes de pénétration russe en Ukraine selon le journal allemand BILD / Décembre 2021

L’intérêt stratégique des russes est la conservation de la Crimée, porte-avions terrestre et base navale pour surveiller la mer noire, vitale sur un plan économique et sur un plan sécuritaire, longtemps considérée comme une mer intérieure russe. Renforcer la maîtrise sur cet mer pourrait passer par l’occupation de la côte sud de l’Ukraine, a minima du Donbas jusqu’à la Crimée, faisant de la mer d’Azov (à l’est de la Crimée) une mer entièrement russe. Dans une version large, elle pourrait aller jusque’à Odessa, près de la Moldavie, et rallier du même coup la région sécessionniste pro-russe de Transnistrie, en Moldavie. 

Ces études prospectives, distillées ça et là par les experts, ne sont que des hypothèses. Le déploiement actuel de l’armée russe ne permet pas de privilégier l’une des options. Les troupes russes encerclent littéralement l’Ukraine, le salut ne pourrait venir pour elle que de la frontière commune qu’elle partage avec la Pologne. Des exercices maritimes et terrestres actuellement menés par la Russie empêche la navigation commerciale de l’Ukraine en mer noire.

Par ailleurs, il n’y a pas que l’aspect militaire qui compterait. Aujourd’hui, la guerre se mène sous des formats hybrides, via notamment le cyberespace. En effet, il faudrait compter d’abord sur des cyberattaques vis-à-vis d’institutions gouvernementales ukrainiennes, de grandes sociétés privées et d’infrastructures, sur une désinformation, avant ensuite le déploiement de forces spéciales pour sécuriser des objectifs stratégiques, éventuellement par la suite, suivrait l’offensive proprement dite. Ce mardi 15 février, des cyberattaques visant le ministère de La Défense ukrainien, ainsi que deux grande banques ont eu lieu laissant place à de sombres perspectives pour la suite de cette crise.

Que veulent les russes ou plutôt que semblent vouloir les russes ? La reconstitution d’une sphère d’influence ? C’est-à-dire, des pays à la souveraineté limitée, à l’image de la Biélorussie ou du Kazakstan dernièrement, car empêchés de mener une politique étrangère qui menacerait les intérêts russes. Une Ukraine ni européenne, ni otanienne à coup sûr. Quand bien même l’Otan n’a qu’une vocation défensive, Vladimir Poutine a assuré plusieurs fois sa crainte qu’une Ukraine intégrant l’Otan se sentirait suffisamment forte pour menacer la mainmise russe sur la Crimée. Sécurité stratégique encore et toujours. De même, une Ukraine adhérant à l’Union européenne et donc à ses valeurs libérales et démocratiques serait de mauvais augure pour un pouvoir poutinien désireux de s’ériger en contre-modèle vis-à-vis du peuple russe.

Vidéo d’exercices militaires russes et biélorusses publiée par la chaîne pro-chinoise CGTN

L’issue des négociations dans les jours à venir promet donc d’être décisive. Est-il acceptable pour une alliance de pays démocratiques comme l’Otan de refuser par avance et par écrit une entrée future de l’Ukraine alors que ce pays est souverain et devrait donc pouvoir choisir librement ses alliances ? Si les occidentaux admettent la vision russe impliquant que la sécurité de la Russie nécessite une limitation de souveraineté pour ses voisins, que dire de la Finlande et de la Suède, du Danemark, de la Turquie et des autres pays riverains de la mer noire ? 

Quoi qu’il en soit, une invasion de l’Ukraine aurait de graves conséquences pour la Russie. Exclue du système d’échanges internationales SWIFT, le pays, géant militaire mais nain économique, deviendrait un paria. L’intensification des échanges économiques avec la Chine non seulement ne permettrait pas de compenser les pertes engendrées par la cessation du commerce avec l’UE, mais rendrait la Russie davantage dépendante d’un pays en pleine ascension politique et économique. Une économie peu diversifiée, un dénatalité inquiétante, et la maitrise d’un espace gigantesque sont d’importants défis à relever pour le pouvoir russe. Le déclenchement d’une guerre n’aiderait assurément pas à la résolution de ces défis. 

Mais il y a toujours une différence entre ce que l’on croit savoir de la volonté d’un adversaire, et ce que cet adversaire souhaite réellement faire.

Antoine Béghin