Sara Daniel, grand reporter à l’Obs : « oui, il m’est arrivée d’avoir peur »

Sara Daniel, grand reporter pour L’Obs, est allée à la rencontre des étudiants en journalisme de l’Université Catholique de Lille. Cheffe du service étranger du magazine pendant quatre ans, elle a vécu de nombreuses expériences sur le terrain. Les questions ci-dessous sont issues de la partie questions / réponses de la conférence, organisée par Emma Rieux-Laucat, Kévin Corbel, Marin Daniel-Thézard, Nickacia Forrester, Fleur Tirloy.

-Sara Daniel, vous avez été cheffe du service étranger de L’Obs. Préférez-vous cette expérience ou les reportages sur place ?

« Les quatre ans en tant que cheffe de service à L’Obs ont été très stressantes. Ce n’est pas du tout le même métier que celui de reporter de guerre. Il faut gérer une équipe, réécrire et corriger les articles. On a une vision globale du monde, on décide de ce qui va être publié dans le journal. C’est une bonne expérience mais je suis heureuse de ne plus l’être. On ne fait pas ce métier pour être chef, pour être dans un bureau. »

-Lors de vos reportages sur le terrain, avez-vous déjà ressenti de la peur ?

« Oui, il m’est arrivé d’avoir peur. Peu de journalistes l’avouent mais moi, je l’assume. Quand je suis partie en Irak en 2004, j’ai pu interviewer Omar Hadid, un des auteurs des premières décapitations d’otages. Lors de notre arrivée, tous les djihadistes ont tiré des coups de feu en l’air. C’est très impressionnant. A la fin de l’interview, certains djihadistes sont venus me voir et voulaient que j’assiste à une décapitation. Selon eux, j’allais y prendre du plaisir. A ce moment-là, la peur s’installe. On se demande si on n’est pas allé trop loin, une question de déontologie se pose. Est-ce qu’on doit donner la parole à ces personnes-là ? Un jour, j’ai dû interviewer un djihadiste en regardant le mur, dos à lui. Il ne voulait pas regarder les femmes.»

-Vous êtes-vous endurci au fil des années ?

« Je ne dirai pas que je me suis endurcis vis-à-vis de la peur, notamment lors des bombardements. Par contre, je fais mieux mon métier qu’au début car j’arrive à retranscrire l’empathie dans mes papiers. Avec les années, on apprend la dissociation. On est des meilleurs journalistes quand on arrive à prendre du recul, qu’on n’est pas emporté par une émotion qui peut fausser un jugement. »

-Avez-vous déjà vécu des situations où votre vie a été mise en péril ?

« Lors de mon reportage de guerre, en 2001 en Afghanistan, j’étais accompagnée de deux autres journalistes, Johanne Sutton et Pierre Billau. Je les ai quittés sur la ligne de front car je devais écrire rapidement mon article. Quelques minutes plus tard, ils ont été tués. J’ai dû rapatrier leurs corps dans un hélicoptère. Je me demande encore aujourd’hui ce que je serais devenue si j’étais restée avec eux. »

-Comment vivez-vous l’éloignement avec votre famille ?

« On ne va pas se mentir, la vie de famille et la vie sociale sont difficile avec ce métier. Ce qu’il y a de plus compliqué, c’est la schizophrénie. On a peur de ne pas revenir et de ne pas revoir ses amis. Je suis marié, j’ai un enfant. Les au-revoirs avec ma fille sont très durs. Pendant un temps, je ne supportais plus de voir des enfants en Irak, ça me rappelait trop ma fille. Je l’ai déjà amené avec moi sur certains reportages, dans des pays surs. Par exemple, le Chili ou Cuba. »

Amélie Desjuzeur