Une femme à la tête de la France, mission impossible ? 

Dans l’hexagone, le pouvoir politique est souvent une affaire d’hommes. Mais c’est historique, en 2022, il n’y a jamais eu autant de femmes en course pour l’Élysée. À leur manière, toutes font entendre leurs voix, mais peuvent-elles prétendre au sommet ? Décryptage. 

© Marie Chéreau

Elle a été la première. Arlette Laguiller, née en 1940 alors que les femmes n’ont pas encore le droit de vote… Trente-quatre ans plus tard, elle bouscule le cours de la politique française. « Eh bien oui, je suis une femme et j’ose me présenter comme candidate à la présidence de cette république d’hommes. C’est légal et pourtant cela choque, cela paraît étrange, même aux hommes de gauche, et cela doit l’être, puisque je suis la seule », déclarait-elle avec conviction, dans son clip de campagne en 1974. La représentante du parti Lutte ouvrière s’est présentée six fois à l’élection présidentielle. En 1995, elle signe son meilleur score avec 5,3% des voix. 

Coup de pied dans la fourmilière : les pionnières

Aujourd’hui, Arlette Laguiller, 81 ans, prône encore haut et fort ses convictions trotskistes. Depuis 2012, elle partage son bureau dans les locaux du parti à Pantin avec Nathalie Arthaud, qui lui a succédé dans la course à la présidentielle. L’été dernier, la pionnière confiait au micro de Léa Salamé sur France Inter, qu’elle avait bien « mis un petit coup de pied dans la fourmilière ». Pourtant, cinquante plus tard, les fourmis qui vivent dans la fourmilière de la politique française n’ont pas beaucoup changé. Du président, au Premier ministre, en passant par les présidents de l’Assemblée nationale, du Sénat et les dirigeants des grands partis (hormis le Rassemblement national), tous sont… Des hommes ! Aucune reine autorisée dans la fourmilière… 

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Et les plus proches du pouvoir ont été découragées… En 1991, François Mitterand nomme Édith Cresson, Première ministre. Elle est la brise de nouveauté dans le mandat en perte d’éclat du président socialiste. Durant onze mois, elle est victime d’attaques sexistes incessantes de la part de la classe politique mais aussi des médias : un député la surnomme « Madame de Pompadour » en référence à la maîtresse de Louis XV ou encore dans le Bébète show, on ordonne à sa marionnette de « reboucher [son] trou » – ce qui n’est bien entendu pas une allusion à sa bouche. François Mitterand se voit même forcer de demander à sa Première ministre de démissionner. « Édith Cresson est pulvérisée, mais personne ne se remet en question », constate la journaliste allemande, Nadia Pantel dans le Süddeutsche Zeitung.

La France, en retard sur l’Allemagne ?

Mais, un vent de renouveau souffle sur l’Élysée. Plusieurs femmes veulent inscrire un changement historique dans la politique française. Dans leur viseur ? L’élection présidentielle en avril prochain. Valérie Pécresse, Marine Le Pen, Anne Hidalgo, Nathalie Arthaud ou encore Christiane Taubira… La campagne bat son plein, les coups bas aussi. Mais le progrès est là : la place des femmes en politique et au sein de la société devient l’épicentre du débat. La guerre fait rage entre deux camps, l’un bercé de discours féministe, l’autre synonyme d’une violente riposte misogyne. Les Françaises ont-elles leur place en politique ? La France s’inspirera-t-elle enfin de son voisin allemand ? L’Allemagne a été dirigée durant 16 ans par une femme. Toutefois, lors de son débarquement à la chancellerie en 2005, Angela Merkel faisait plus figure d’erreur que d’une revendication d’égalité entre les sexes. Deux ans plus tard, les socialistes français, suivent le mouvement et choisissent Ségolène Royal comme candidate à l’élection présidentielle.

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L’Allemande a été élue, s’est fait sa place et n’a jamais fait acte de sa lutte avec les hommes. La Française, déchue, confie sur BFMTV, le 18 février 2022, s’être toujours sentie telle une « intruse » dans la classe politique alors que le « cercle des hommes » faisait barrière aux femmes pour prétendre aux hauts postes. « Après tout, les Français sont censés être égaux en droit depuis 1789. Or c’est précisément parce que la France se voit comme un précurseur de l’émancipation que s’émanciper y est si difficile. », explique Nadia Pantel. Outre-Rhin, même au coeur des régions les plus conservatrices aux mains de la CSU, les femmes n’hésitent pas à se rassembler. Avancer, affirmer, crier ensemble que le monde n’est pas conçu pour le sexe féminin. Dans l’hexagone, tout groupe féministe, non animé par des idées supérieures, devient suspect et leur leader persona non grata. Coup du sort, Marine Le Pen deviendrait-elle alors la candidate féminine par excellence pour les Français, une candidate d’extrême droite que l’on imagine bien mal en héroïne des femmes ? 

Marine Le Pen, Valérie Pécresse… Femme présidente ou présidente féministe ? 

Elle est l’incarnation de l’organisation patriarcale de la politique française, par le biais du parti, au passé fasciste, dont elle a hérité. Elle est l’incarnation aussi de la revendication désormais urgente des femmes à se hisser à la tête du pouvoir. En 2012, le féminisme n’a pas sa place dans le discours de Marine Le Pen. En 2022, non plus. Même si elle ne parle plus « d’IVG de confort », sur ses 144 propositions, une seule est destinée aux droits des femmes. Elle s’engage à « lutter contre l’islamisme, responsable du recul de leurs libertés fondamentales », à « mettre en place un plan national pour l’égalité salariale » et à « lutter contre la précarité professionnelle et sociale ». Et elle omet de dire comment elle s’y prendra concrètement. Pourtant, l’héritière de Jean-Marie Le Pen n’hésite pas à citer Simone Veil et Simone de Beauvoir, a invité les caméras de M6 chez elle, où elle vit « en colocation avec Ingrid, [son]  amie d’enfance »  et avec ses chats « qui ne sont que des femelles ». La candidate redore son image et abat sa meilleure carte. Celle dans l’ère du temps. Celle de la femme. 

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Et c’est sur cette même vague que surfe Valérie Pécresse. « Le temps des femmes est venu », assure la candidate des Républicains dans l’émission Une ambition intime. Début janvier, lors de la présentation de son équipe de campagne, elle s’est dite fière de la nature « totalement paritaire de sa liste ». Mais en l’observant de plus près, on dénombre 31 femmes et 59 hommes dans son équipe. Les neuf « conseillers auprès » de la candidate sont tous de sexe masculin. « Une femme présidente, c’est une chose, une présidente féministe en est une autre », ironise Nadia Plantel. Attention, Emmanuel Macron n’a pas dit son dernier mot. Depuis le début de son mandat, le président en place, ne cesse de se qualifier de féministe. Pourtant, les promesses non respectées s’entassent. Il disait vouloir nommer une femme à Matignon. Il y a eu deux Premiers ministres… Surprise : deux hommes. Et la crise du Covid-19 n’a pas démontré le contraire. Lorsqu’Emmanuel Macron a réuni en urgence les ministres les plus importants, les femmes brillaient par leur absence. Attention, les journaux français le ressassent quotidiennement, l’élection de 2022 est « le premier scrutin post#Metoo »

2022: 1er scrutin post#metoo et abolition du folklore politique 

Les affaires d’agressions sexuelles dans le monde politique s’enchainent. Sans fin. Une gronde monte. Celle de vouloir comprendre pourquoi ces affaires au sein de grands partis sont minimisées et considérées comme une facette du folklore politique. Et cela depuis la nuit des temps. Une journaliste allemande a déposé plainte pour agression sexuelle contre l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing en mars 2020, d’après le Süddeutsche Zeitung. Ce dernier âgé de 90 ans au moment des faits l’aurait agressée sexuellement après  une interview. En décembre 2020, c’est au tour d’Helle Thorning-Schmidt, ex-Première ministre danoise, de sortir du silence. Elle écrit dans son autobiographie que Valéry Giscard d’Estaing lui aurait saisi la cuisse sous la table lors d’un dîner à l’ambassade française de Copenhague en 2002. Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Il y a le retentissant scandale sexuel concernant Nicolas Hulot. Dans l’émission Envoyé Spécial, en novembre dernier, quatre femmes accusent l’ancien ministre de viol et d’agressions sexuelles. Une plainte contre lui pour des faits similaires avait déjà été déposée en 2008, par Pascale Mitterand, petite-fille de l’ancien président. Mais en 2008, c’était trop tôt. En 2011 aussi. Une femme de chambre New-Yorkaise déposait plainte pour viol contre Dominique Strauss-Kahn. « Certains commentateurs voyaient là un témoignage de la pudibonderie américaine, d’autres un complot contre DSK », commente Nadia Pantel. 

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Mais en 2022, les femmes sont désormais debout. L’omerta se brise. La société, en changement mais toujours malmenées. Et les deux plus gros succès littéraires de l’année le confirme : d’un côté Réinventer l’amour de Mona Chollet, ouvrage féministe qui conseille d’abattre le patriarcat pour sauver l’amour, et celui d’Éric Zemmour affirmant que la société est en danger par sa « féminisation ». Le candidat de parti Reconquête fait figure d’un vieux modèle que la politique française ne parvient pas abolir : l’association du pouvoir à la masculinité. Il désire s’inscrire dans la lignée de Louis XIV, Napoléon et Charles de Gaulle. « Dans notre monarchie présidentielle, l’imaginaire voulait qu’on élise un roi et pas une reine », observe François Kraus de l’institut de sondage Ifop. C’est inscrit dans l’histoire : la France n’a jamais couronné une femme. La Faute à Philippe V qui au XIVe siècle, exhume la loi salique, un code vieux de huit cents ans, interdisant aux femmes d’accéder au trône de France, même en l’absence d’un héritier mâle. La règle est restée en vigueur jusqu’au début de la République… Ou jusqu’à aujourd’hui ? « Lorsqu’on demande aux hommes politiques, aux représentants des think tanks et aux journalistes pourquoi la France n’a encore jamais eu de présidente, ils font presque toujours référence à la monarchie. Et à la mallette nucléaire », conclut Nadia Pantel. Apparemment, il est plus facile d’imaginer le Président de la République transportant perpétuellement une mallette avec le fameux bouton rouge, mettant feu à l’arme nucléaire que de confier la mallette… À une femme. Alors, une femme à la tête de la France, mission impossible ? Affaire à suivre… 

Marie Chéreau