Les médias et les grèves de 1995

Les grèves étant les manifestations les plus claires et les plus visibles des confrontations sociales, elles sont par conséquent les plus médiatisées. Retour de ce qui fut, pour un temps, le deuxième plus grand mouvement de grève après Mai 68.

Nous sommes en automne 1995. Après 14 ans de règne mitterrandien, c’est la droite du RPR qui est aux affaires : Jacques Chirac, candidat pour la troisième fois depuis 1981, l’emporte de peu face à Lionel Jospin. Ancien ministre des Affaires Étrangères, Alain Juppé devient Premier ministre. Le souffle de la contestation est déjà bien présent dans l’Hexagone, et ce dès le début du septennat chiraquien. Dès le printemps, les ouvriers des usines Renault protestent contre une hausse de salaire jugée comme insuffisante. Le 10 octobre, c’est au tour de la fonction publique de se mettre en grève : le but est ici de défendre la Sécurité sociale. De même, ce sont les conditions budgétaires des universités qui met le feu aux poudres : les syndicats étudiants se mobilisent puis se joignent à l’ensemble des grévistes.

Histoire d’une victoire

Étonnamment, le mouvement de grève ne se déclare pas à la suite de l’annonce d’une réforme du gouvernement. Cette annonce, surnommée le « Plan Juppé », survient le 15 novembre, alors que le mouvement social est déjà entamé : allongement de la durée de cotisation, accroissement des frais d’hospitalisation, blocage et imposition des allocations familiales et augmentation des cotisations maladie pour les retraités et chômeurs… Si la direction de la CFDT et une partie du PS approuve le plan, ce n’est pas le cas pour la CGT, dont la figure principale est Bernard Thibault – secrétaire général de la Fédération des cheminots. On y retrouve aussi la FSU et SUD. On compte 12 millions de manifestants le 12 décembre : le 15, le gouvernement retire sa réforme concernant les retraites, la fonction publique et les régimes spéciaux.

Toutefois, le budget de la Sécurité sociale prévu par Alain Juppé est voté au Parlement : bouleversement historique, jamais il n’avait autant été modifié depuis 1945. Ce mouvement peut être marqué d’une pierre blanche : de grande ampleur, il aura fait (partiellement) plier un gouvernement nouvellement élu en un mois. Si la quasi-absence de transports en commun a fait râler plus d’un, à la fin de la mobilisation, 60 % de la population se déclarait en faveur du mouvement, comme l’indique Bernard Thibault vingt ans après dans Le Point. Ce qui marque aussi l’observateur d’aujourd’hui, c’est l’unité des différentes causes (étudiants et cheminots manifestent ensemble), l’importance des syndicats comme autant de réceptacles aux revendications sociales – mêmes syndicats qui ont été dédaignés par les Gilets Jaunes… Il faut dire que les politiciens ont depuis retenu la leçon : plus jamais un gouvernement n’a proposé de s’en prendre aux divers conquis sociaux sans les segmenter au préalable – on réforme les retraites d’un côté, puis on s’en prend au financement de l’université séparément… Enfin, c’est de là d’où vient la rupture entre les syndicats réformistes telle la CFDT/CFTC et ceux se plaçant davantage en rupture telles la CGT, FO ou encore SUD.

Des médias critiques, très critiques

Le mouvement bénéficie du soutien de la gauche intellectuelle comme le 12 décembre 1995, à la gare de Lyon, le sociologue critique Pierre Bourdieu. Celui-ci déclarait alors soutenir ceux qui luttaient « contre la destruction d’une civilisation ». Ce n’est pas si étonnant, comme Frédéric Lordon en 2016, acclamé par la foule de Nuit Debout, le chercheur engagé était devenu en quelque sorte la caution intellectuelle du mouvement. Autre figure de cette gauche là, Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique s’était clairement engagé en faveur de la foule contestataire. Ce qui nous intéresse, par contre, ce sont ses salves à l’encontre de ses collègues journalistes qui, d’après lui, auraient fait l’erreur de dénoncer le mouvement.

Publié en janvier 1996, son article nommé « Les médias et le gueux » donne le ton : « Les élites françaises et leurs relais médiatiques pouvaient estimer qu’ils touchaient au but. Ils avaient chanté « Vive la crise », célébré l’Europe et la modernité, conjugué des alternances sans changement, embastillé la justice sociale dans le cercle de la raison capitaliste. […] La gauche de gouvernement s’était depuis longtemps ralliée, les syndicats affaiblis, les intellectuels de cour et d’écran laissés séduire par une société qui leur permettait de naviguer sereinement d’un colloque à une commission en attendant de gagner le soir de l’argent en dormant. » Pour M. Halimi, la réforme proposée par le Premier ministre Juppé a été défendue par les « scribes » comme ils les nomment : « Presque aussitôt, Françoise Giroud, Bernard-Henri Lévy, Jean Daniel, Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon, Raymond Barre, le Wall Street Journal, Alain Duhamel, Libération, Alain Touraine, etc., tous approuvèrent un plan à la fois « courageux », « cohérent », « ambitieux », « novateur » et « pragmatique ». »

La presse, contre la « France aux semelles de plomb » ?

Serge Halimi s’attaque ici à un pan entier de la presse française : il reproche au « quotidien de Serge July », à savoir Libération, de vanter « Juppé l’audace » (il cite ici le titre du numéro du 16 novembre 95), ce même Juppé qui aurait occupé « dans le cœur des journalistes de marché la place laissée vacante par MM. Barre, Bérégovoy et Balladur. » Il s’en prend également au Figaro : il cite Franz-Olivier Giesbert alias « FOG », alors directeur de la rédaction du journal, qui accuse les cheminots et les agents de la RATP de rançonner la France. C’est aussi Claude Imbert, directeur du Point, qui se voit cité : « D’un côté la France qui veut travailler et se bat, et de l’autre la France aux semelles de plomb, campée sur ses avantages acquis. »

Selon un sondage d’Ipsos-Opinion publié dans Le Nouvel Observateur le 14 décembre 1995, 60 % des médias ont jugé favorablement le plan Juppé contre 6 % de jugements négatifs : M. Halimi s’appuie notamment sur ce chiffre pour exposer sa critique. Il faut dire que la rédaction du Monde diplo a toujours été très sévère envers ses confrères, l’article de Serge Halimi en est un bon exemple. En résumé, l’essentiel des médias, même ceux du service public, auraient tenu un discours anti-grève, se focalisant avant tout sur les impondérables inévitables de toutes les grèves (absence de transports en commun, en l’occurrence) : sur ce point on peut citer Daniel Schneidermann, qui écrivait alors encore pour Le Monde, le 10 décembre 95 : « une victime des embouteillages est bien plus télégénique qu’une victime de 0,5 % de prélèvement supplémentaire »…

Ferdinand Chenot