CHASSE EN FORÊT DOMANIALE :LES ENJEUX DERRIÈRE LA COHABITATION

Souvent qualifiée de dangereuse, la chasse est une activité pourtant ancrée dans les traditions françaises. La légitimité des chasseurs est remise en cause, particulièrement sur les domaines ouverts au public que sont les forêts domaniales. Un débat qui révèle les enjeux écologiques et économiques de cette activité.

La mort d’une promeneuse, victime accidentelle d’un tir de chasse le 19 février 2022, a attisé le débat autour de la chasse en forêt domaniale. Le candidat à la présidence Yannick Jadot a proposé de suspendre la chasse les week-ends et les vacances. Mais pour les chasseurs, une telle proposition les empêcherait d’exercer leur activité, eux-mêmes venant sur leur temps libre.

Les équipes de traqueurs sont réparties sur la zone avant la chasse.

La chasse, facteur de lien social

« Je ne suis pas là pour tuer un animal, je suis là pour être avec des amis, pour le plaisir d’être en forêt. On n’est pas triste quand on n’a pas de gibier, on est heureux de se retrouver. » raconte Etienne, 78 ans, chasseur à la retraite. Des problèmes de santé lui interdisent de porter une arme, mais il fait toujours partie de la société, et s’occupe de répartir le gibier abattu. Ce sentiment d’appartenance à un groupe se transmet aux nouvelles générations.

Pour Bernard Zimmer, président d’une société de chasse du Nord, il est normal que les forêts domaniales soient
utilisées pour cela : « La forêt appartient à tout le monde. Il y a des calendriers de chasse, donc les gens
qui s’y aventurent sont des inconscients tout simplement. Nous, on chasse douze fois par ans, donc ce
n’est quand même pas la mer à boire. Les promeneurs ont tout le restant de l’année pour se promener.
»

Le port de la veste fluo est obligatoire.

La régulation des espèces, cœur de la légitimité de la chasse

Une forêt domaniale est à l’État, qui décide de partager le territoire entre les catégories d’usagers. Elise Michaud, chargée de communication de l’Organisation Nationale des Forêts Nord, explique le système de location de ces forêts : «Il y a deux façons de faire : les lots de forêt sont loués à des adjudicateurs, qui eux-mêmes louent à des chasseurs. L’autre façon, c’est quand les lots sont loués par l’ONF elle-même, qui va organiser les journée de chasse. Et même quand un lot est chassé, les trois-quarts ne sont pas occupés. »

En France, toutes les forêts sont des des forêts plantées. A ce titre, elles sont exploitées comme source de bois d’œuvre, et sont surveillées par l’ONF. « Les sangliers et les cervidés ont un impact sur la flore, et créent aussi des accidents de route. » explique Elise Michaud, « Par exemple, quand les cerfs mangent trop de chêne, la forêt ne peut assurer le renouvellement. Il y a ainsi une perte de la biodiversité, et cela empêche l’exploitation du chêne par l’État. » L’absence de grands prédateurs contribuent à un déséquilibre de la faune. En effet, les lynx et les loups ont besoin de grands espaces, empêchés par les routes. Le rôle de l’organisation est donc de d’évaluer le nombre d’animaux de chaque espèce à abattre pour réguler l’équilibre. « Les quottas à abattre sur la saison peuvent varier selon la zone ou l’année. » Selon elle, cette régulation rend la chasse nécessaire pour préserver le milieu.

Les sangliers mâles peuvent être abattus, contrairement aux lais meneuses de troupes ou accompagnées de marcassins.

Le problème de la rentabilisation

Ne plus charger des particuliers de réguler la faune, voici la suggestion de nombreux militants anti-cohabitation.
Pour Pierre Rigaux, naturaliste et militant écologiste, l’abattage des bêtes ne devrait pas être un loisir. Il s’inquiète particulièrement de la chasse en battue, qu’il considère très accidentogène. « Ce n’est pas un mode efficace pour tuer les sangliers. Il y a d’autres moyens, comme le tir de nuit ou des piégeages. Ce n’est pas recommandable sur le plan écologique ni par rapport à la souffrance animale, mais si le but est de tuer des sangliers, cela permettrait de réduire drastiquement les accidents. Je pense qu’il faut abolir la chasse de loisir. Elle a pas d’utilité écologique, c’est une aberration pour la souffrance des animaux et c’est une source d’accident. » A l’instar des Jeunes Écologistes, il prône une régulation des espèces confiée à des fonctionnaires, et non plus à des particuliers.

Toutefois, l’ONF n’envisage pas cette option. Selon ses propres chiffres, un bail annuel de chasse rapporte entre 66 000€ (lot 7, soit 70€ par hectare) et 200 000€ pour le loyer le plus cher (lot 3, soit 118€ par hectare), dans la forêt de Mormal.

Pauline Defélix